Avant-propos

Cette histoire que vous allez lire comporte 38 chapitres. Vous en avez la liste dans la colonne de droite sous la section « Catégories »

Le premier jet de ce roman a été écrit en 1998, oublié dans un tiroir, puis retrouvé et réécrit à l’été de 2000. C’est l’histoire d’un jeune homme qui apprend que son père a des connections dans le monde du showbiz qui pourrait lui permettre de faire de son fils une vedette instantanée. Les choses ne se passent hélas pas comme prévu. Évidemment, sinon où serait le fun de l’histoire?

Le manuscrit de RiverStock, bien que considéré potable par la maison d’éditions Québec/Amérique après une première lecture à l’automne 2000, n’a finalement pas trouvé preneur.  J’ai compris pourquoi en le relisant récemment après l’avoir perdu de vue pendant cinq ans. Ce récit ne comporte pratiquement aucun personnage sympathique. La majorité se divisent dans les catégories suivantes : Les losers, les victimes, les laissés pour compte, les manipulateurs, les contrôleurs, les snobs, les gens fatigants et agaçants, et les méprisants. Et tout le long, aussi bien dans le récit principal que dans diverses sous-histoires, quatre thèmes sont omniprésent : La jalousie, le désir de vengeance, le sabotage, et la perspective de se faire ruiner sa réputation, sa carrière et sa vie. Dans cette histoire, le succès et les malheurs arrivent aux gens, peu importe s’ils l’ont mérité ou non, s’ils y ont travaillé ou non, ou si ce sont les méchants ou les bons. Un message réaliste, certes, mais on a déjà assez bien assez de la réalité pour nous la faire subir. Tant qu’à lire un récit de fiction, ce serait bien de pouvoir y échapper à la réalité. Bref, pour une histoire qui se voulait amusante et destinée à un public fin ado / jeune adulte, elle comportait trop de sentiments négatifs.

Cette histoire se déroulant en 1999 et en 2000, vous reconnaîtrez sûrement quelques références à certains artistes ou groupes populaires de l’époque, tels Marylin Manson, Hanson, Jonny Lang, Spice Girls, des vedettes éternelles comme Madonna, Céline Dion et Elton John, et plusieurs autres de qui je ne pouvais évidemment pas utiliser les vrais noms.

Dix ans après l’avoir écrite, cette histoire qui est bien ancrée à son époque est maintenant juste assez vieille pour passer de la catégorie Dépassée et Démodée à la catégorie Rétro et Nostalgique.  Voici donc l’histoire de Ricky Knight, première vedette préfabriquée du 21e siècle.

Publié dans Avant-Propos | Laisser un commentaire

Chapitre 1 : La fabrication d’une star

12 mai 2000

Mon nom est Knight…  Ricky Knight.  C’est le nom d’artiste que j’ai eu à adopter il y a six mois lorsque j’ai commencé ma carrière en tant que grande vedette de la chanson.  Mon vrai nom, du moins celui qu’on m’a donné à ma naissance, est Richard Chevalier.  Mes parents se sont rencontrés à une séance de Donjons et Dragons, alors comme ils trippaient Moyen-Âge, et que mon père s’appelait Chevalier, je me suis retrouvé avec un prénom de roi qui, tout en restant moderne, collait bien avec cette époque révolue.

Il  y a six mois, jour pour jour, je n’étais encore qu’un jeune inconnu de dix-huit ans parmi tant d’autres, et je regardais l’émission Muzik Live sur la chaîne musicale TVidéo à la télé.  Aujourd’hui, je suis dans les coulisses de l’émission Muzik Live en attendant que l’animateur m’appelle pour que j’aille sur scène chanter Oh Lola Lola, le second extrait de mon album qui s’intitule Cute Extreme.

Mon introduction au monde du vedettariat a commencé un samedi soir de septembre dernier alors que j’étais assis devant la télé à regarder Muzik Live, justement.  Ce soir là, j’étais en visite chez mon père.  Mes parents se sont divorcés lorsque j’avais six ans, et comme il était coutume dans 99% des cas à l’époque, c’est ma mère qui a eu ma garde.  Je n’ai pas vraiment eu à me plaindre car malgré leur séparation, mes parents sont restés en bons termes.  Mon père payait une pension symbolique dont ma mère n’a jamais eu besoin étant donné son indépendance (autant du côté personnalité que du côté financier), et il me prenait chez lui une fin de semaine sur deux.  C’est tellement devenu une habitude que malgré le fait que la Cour l’a libéré de ses obligations familiales depuis que j’ai dix-huit ans, je continue quand même de passer une fin de semaine sur deux chez lui.

Donc, ce soir là, alors que j’étais au salon, il est venu me rejoindre devant la télé.  Il avait l’air grave, songeur.  Je connais cet air, c’est celui qu’il arbore lorsqu’il a une décision importante à prendre.  J’imaginais déjà qu’il allait m’aborder pour discuter d’un sujet quelconque, genre mes études que j’ai lâchées il y a un an, mon manque de travail ou le fait que je vis encore chez ma mère. Il s’est plutôt assis devant la télé et il a regardé Muzik Live avec moi.  Je trouvais ça étrange.  Je veux dire, mon père est comptable avec tout ce que ça comporte.  Il a le look d’un vendeur d’assurances, porte les cheveux lissés sur le crane, lunettes, cravate et tout.  Lorsqu’il écoute la radio c’est pour les nouvelles et les bulletins de circulation, lorsqu’il regarde la télé il est branché sur CNN ou MétéoMonde, lorsqu’il lit c’est pour étudier les cours de la bourse.  Bref, ce n’est vraiment pas le genre à aller s’asseoir devant la télé pour regarder une émission où défilent les grandes stars de la musique actuelle qui se donnent sur scène au son de leurs plus récents succès.  C’est pourtant ce qu’il a fait et avec une attention soutenue du début à la fin.  Le seul moment où il a ouvert la bouche, ce fut pour me répondre «Peut-être. » lorsque je lui ai demandé s’il s’intéressait à la musique des jeunes, maintenant.  Plutôt étrange.

À la fin de l’émission, il s’est tourné vers moi et avec son sérieux habituel, il m’a demandé:

-Est-ce que t’aimerais ça, faire comme eux?

Je n’étais pas sûr de comprendre la question.  Je lui ai alors demandé ce qu’il voulait dire.  Il m’a répondu:

-Eh bien faire comme eux, là, ces chanteurs, ces chanteuses, ces groupes.  Faire des albums, apparaître en public, devenir riche et célèbre?

J’ai trouvé que c’était une curieuse question de sa part.  Mon père n’avait jamais été le genre à encourager les gens à se diriger dans une voie tant soit peu artistique.  Je lui répondit néanmoins.

-Ben… Oui, évidemment, ce serait ben cool.  J’connais personne qui répondrait non à cette question là.  Pourquoi?

Pour toute réponse, il s’est levé et m’a demandé de le suivre au sous-sol.  Rendu là, il a sorti son trousseau de clés et il s’est dirigé vers la porte de sa cave à vin qui occupe un bon tiers du sous-sol.  Il a ouvert la porte et m’a invité à entrer.  Ce geste de sa part était extrêmement surprenant.  Je veux dire, il n’y a pas d’endroit plus sacré pour lui que sa cave à vin, et à ma connaissance jamais personne d’autre que lui n’a été autorisé à y pénétrer.  Moi-même qui ai passé ici vingt et une fins de semaines multipliées par les quatorze dernières années, je n’ai jamais au grand jamais pu y mettre un pied avant ce jour là.

Mon père alluma la lumière.  Cette pièce avait à peu près la dimension d’une salle de classe d’école moyenne.  L’endroit ne ressemblait en rien à l’idée qu’on peut se faire d’une cave à vin.  Il y avait bien un mur caché entièrement par une espèce de meuble à tablettes où étaient rangées bien en vue des centaines de bouteilles de vin, mais là s’arrêtait la fonction vin de cette partie de la cave. Les bouteilles, même les plus vieilles, n’avaient pas la moindre poussière dessus.  Je reconnaissais bien là la méticulosité paternelle.  Pour le reste, l’endroit ressemblait à un musée des années 1980.  Au mur, quelques posters de groupe et vedettes du mouvement New Wave qui ont eu leur heure de gloire avant que je sois né, comme Dexy’s Midnight Runners, Human League, Duran Duran, MidKnights, Soft Cell, etc.  Il y en avait que je connaissais et d’autres dont je n’avais jamais entendu parler.  Il y avait aussi plusieurs articles de journaux mis sous verre, encadrés et accrochés au mur.  Ces articles étaient surtout des entrevues du groupe MidKnights qui m’était totalement inconnu.  J’imagine que ce ne sont pas toutes les vedettes des années 80 qui ont la chance de pouvoir effectuer un comeback pour les nostalgiques ou bien de voir leurs chanson reprises par les nouveaux artistes.

Le truc le plus curieux se trouvait à un coin de la pièce.  Je croyais que c’était un mannequin comme ceux que l’on retrouve dans les vitrines de magasins mais j’ai bien vu en m’en rapprochant qu’il s’agissait d’une statue de cire.  Ce qui m’a frappé, c’est la ressemblance entre le visage de la statue et le mien, à deux détails près cependant.  Mon nez est plus petit que celui-là et la statue arbore de longs cheveux bruns alors que mes cheveux à moi sont blonds et courts.  Cette perruque dont les longs poils durcis et gonflés par plusieurs couches successives de fixatif ressemble à l’idée qu’on peut se faire des cheveux de quelqu’un qui aurait introduit sa langue dans une prise de courant.  De longues mèches lui en descendaient sur le visage, lui masquant en partie les yeux dont les contours étaient accentuées par une ligne de crayon à paupières.  La statue portait une chemise blanche et un veston, ce dernier étant couvert de paillettes mauve foncé qui brillaient de mille petits reflets sous l’éclairage.  Les manches de ce veston et de la chemise étaient repliées et retroussées jusqu’aux coudes du mannequin.  À la poche de cette chemise se trouvaient accrochés une paire de lunettes fumées aux verres carrés.  Au cou, elle avait une cravate très mince en cuir gris.  Au poignet droit, deux montres Swatch en plastique, l’une multicolore et l’autre mauve et verte transparente qui laissait voir le mécanisme intérieur.  Des pantalons larges aux niveau des hanches et minces aux chevilles complétaient le costume.  Ils étaient noirs parsemés de petits points de couleurs rouges, mauves et jaunes.  Ces pantalons se terminaient à quelques centimètres en haut des chevilles ce qui nous permettait de voir ses bas blancs juste en haut de ses chaussures en cuir du même gris que la cravate. Tout à fait le look du chanteur New Wave efféminé des années 80.

En face d’un divan, c’était le meuble du système de son. Et quel système:  Le tout en métal noir parsemé de petites lumières rouges qui s’allumaient et s’éteignaient au son de la musique.  Le tout côtoyait des lecteurs de cassettes et une table tournante pour disques en vinyle.  De chaque côté du meuble reposaient des haut-parleurs de couleur noir, très mince et faisant plus d’un mètre et demi de hauteur. La seule modernité dans cette pièce, les seules choses qui juraient avec le reste du décor étaient la grosse télé,  deux magnétoscopes et un lecteur de CD.  À côté se trouvait un meuble comportant plusieurs tablettes, genre étalage de magasin, regorgeant de centaines de disques 33 tours, de 45 tours et de cassettes audio.  Le tout était bien sûr soigneusement rangé par ordre alphabétique.  On y retrouvait également quelques CD et au moins une centaine de cassettes vidéo.

-Alors, surpris?  Demanda mon père tout en se préparant un drink derrière son bar.

C’est comme évident que j’avais des raisons d’être surpris.  J’en avais encore plus de lui demander pourquoi soudainement il avait décidé de me dévoiler le contenu de cette pièce secrète.  Surtout, j’avais envie de savoir pourquoi cet endroit a été un no man’s land aussi longtemps.  Je ne dis pas, si c’était un laboratoire de drogues où une salle de tortures je comprendrais.  Mais ça?

-Avant tout, il y a quelque chose que tu dois savoir à mon sujet.

Joignant le geste à la parole, il alla prendre une cassette vidéo qu’il mit dans un magnétoscope.  Il s’installa sur le divan, drink à la main, et prit la télécommande.  Il alluma la télé et mit le vidéo à play.  Il s’agissait d’un enregistrement d’une émission nommée RadioStar dont le concept était exactement le même que Muzik Live, sauf que ça a été fait dans les années 80.  Mon père appuya sur la touche FF et je vis défiler à toute vitesse un groupe assez coloré, puis il le remit à jouer au moment où l’animateur introduisit au public le groupe MidKnights.  Sous les applaudissements pré-enregistrés, deux hommes en habits New Wave typique de l’époque apparurent sur scène au son de la musique.  L’un d’eux était le sosie parfait du mannequin de cire, costume inclus.  Ça m’a pris un bon cinq secondes pour comprendre qui étaient ces deux hommes.  Les bras m’en tombèrent.

-Non?  Dis-je sous le choc de la surprise.
-Eh oui.  Répondit mon père avec amusement à la vue de la surprise sur mon visage.

Ces hommes ne correspondaient que peu à l’image que je suis habitué à voir d’eux mais il n’y avait pas de doute sur leur identité.  Il s’agissait de mon père et de son frère, mon oncle Frank.  Un peu moins ridés, un peu plus minces, pas mal plus jeunes et beaucoup plus chevelus mais oui, c’était bien eux. Sauf pour le fait que j’ai hérité des cheveux blond et du nez retroussé de ma mère, c’est fou comment mon père et moi on pouvait se ressembler.  Le mannequin au coin de la pièce, c’était lui.

Mon père m’expliqua qu’à l’époque, lui et son frère ont connu une brillante carrière de musiciens et chanteurs New Wave.  Les MidKnights étaient composés de mon oncle Frank Chevalier alias Friday Knight et de mon père Roger Chevalier alias Saturday Knight.  Ils connurent un certain succès pendant deux à trois ans durant lesquels ils produisirent deux albums.   Leur déclin a sonné lorsqu’une femme en manque de publicité les a accusés publiquement de l’avoir séquestrée et violée.  Bien que l’enquête policière a pu facilement prouver que les accusations de cette femme étaient fausses à 100%, la mauvaise publicité avait brisé leur carrière.  Ils firent une tentative de retour avec un troisième album quelques années plus tard mais leur look et leur style de musique étaient alors dépassés.  N’ayant pas su se renouveler à temps, l’album fit un flop et les MidKnights tombèrent rapidement dans l’oubli.  Saturday Knight redevint Roger Chevalier et reprit ses études en vue de s’orienter vers une carrière de comptable.  Mon oncle, lui,  fut si impressionné par le travail des policiers qui l’avaient innocenté qu’il changea de carrière et étudia afin de devenir lui-même enquêteur pour la police.  Une des raisons pour laquelle ils n’avaient jamais glissé mot de leur courte vie d’artiste à qui que ce soit est que selon eux il n’y a rien de plus pathétique que des has-been qui parlent de leurs moments de gloire passée comme si là étaient les seuls moments où ils ont fait quelque chose de bien de leur existence.  De plus, en tant que comptable et policier, ils sont habitués au concept du secret professionnel.  Voilà pourquoi ils sont confortable avec l’idée de garder le silence complet sur un sujet choisi.  Et puis soyons franc, qui aimerait passer le reste de sa vie à devoir subir de son entourage les moqueries que suscite le fait d’être une ex vedette New Wave des années 80?

– Tu as sûrement constaté, enchaîna mon père, que le Disco a fait un genre de retour. Non seulement on ne compte plus les émissions de radio ou de télé qui consacrent du temps d’antenne à cette musique, le marché est submergé de CD qui offrent des compilations ou des remix de ces vieux succès quand ce ne sont pas carrément les vieux artistes et groupes qui profitent de la vague nostalgique pour faire un retour sur scène.  Enfin, il est évident que cette tendance influence les nouveaux artistes car ils sont plusieurs à reprendre la musique de ces vieilles chansons pour en faire de nouveaux succès.  Ça c’est quand ils ne font pas carrément une reprise complète de la chanson originale.  Ceci fait que la musique de cette époque n’a jamais été aussi populaire qu’aujourd’hui car elle touche maintenant deux générations:  Les parents qui ont la nostalgie de leurs jeunes années, et les jeunes qui ont appris à découvrir et à aimer cette musique.  L’affaire, c’est que ce retour dure depuis les environs de 1995.  Comme on n’a jamais vu une vague nostalgique durer plus longtemps que la mode elle-même, il est évident que d’ici un an la nostalgie Disco / années 70 va faire pklace à la vague suivante: La nostalgie New Wave / années 80. Puisqu’on sait ce qui s’en vient, c’est en plein le temps, maintenant, d’en profiter. Est-ce que tu vois où je veux en venir?

Un peu désemparé devant toutes ces informations qui me tombaient dessus en ligne depuis que j’étais entré dans cette pièce, je me risque à dire:

– Euh…  Tu compte faire un retour avec MidKnights?
– HA! Ha!  Non, pas tout à fait.  Je n’ai plus l’énergie ni le physique de la vingtaine et je doute que ton oncle veuille prendre sa retraite de la police pour repartir là dessus.  Non, ce que j’envisage est de profiter de cette vague nostalgique pour introduire dans le monde de la musique un artiste qui serait à même de séduire les foules de fans adolescents tout en étant mon digne successeur.  Et qui de mieux que toi, mon fils, pour remplir ce rôle.?  Tu m’as bien dit tout à l’heure que tu trouverais ça cool, non?  J’ai encore tout plein de contact dans le milieu qui peuvent faire de toi une idole en un rien de temps.  Tu n’as qu’à dire oui et je gère ta carrière.  Il y a une fortune à faire.

Alors là, ma mâchoire déjà pendante en est tombée par terre.  En quelques minutes ma vie venait de prendre un tournant radical.  Moi qui croyais que je n’étais que le fils d’un comptable archi-straight menant une vie aussi excitante que le serait le métier de compteur de brins de gazon sur terrain de golf, non seulement je viens d’apprendre qu’il s’agit d’un ex chanteur à succès, j’ai également appris que je n’avais qu’à claquer des doigts pour me retrouver propulsé sous les feux de la rampe et devenir la nouvelle idole des jeunes.  C’était une situation complètement folle, complètement irréelle.  C’est comme lorsque l’on s’amuse à imaginer que l’hôpital où on est né nous a mélangé avec un autre bébé par erreur et qu’on apprend soudain qu’ils ont retrouvé nos véritables parents, que ceux-ci sont multimillionnaires et qu’ils veulent qu’on aille habiter avec eux.  C’est le genre de chose dont on rêve mais que jamais on n’imagine que ça pourrait vraiment arriver.  Eh bien moi, dans mon cas, ça pouvait vraiment arriver car c’était vraiment réel.

– Tu ne le sais peut-être pas mais depuis quelques années il commence à y avoir des émissions qui proviennent d’Europe et d’Angleterre et qui sont en train de faire peu à peu le tour de la planète. Académie des Artistes, Unknown Idols, American Icons… Plein d’émissions de télé qui introduisent le public au concept de l’inconnu qui devient une vedette instantanée. Ça fait un tabac dans ces régions. Et comme on peut le voir cette année avec Canadian Talents, non seulement le public y a accroché, il en redemande.  Ça, ça veut dire que nous sommes actuellement dans le meilleurs moment pour en profiter.  En devenant un des premiers à surfer sur cette vague, tu y seras pour toujours associé aux yeux du public.  Surtout qu’avec moi, contrairement aux autres shows de découverte de talents, tu n’as absolument pas à entrer en compétition avec personne.  Vois-ça comme un concours où tu serais le seul concurrent.  C’est gagné d’avance. Tu ne retrouveras probablement jamais une meilleure occasion de te faire valoir. Qu’est-ce que t’en dis?

Seul un imbécile aurait dit non à une opportunité pareille.  Je ne suis pas un imbécile.  J’ai dit oui. Le soir même, mon père téléphonait à quelques connaissances et c’est ainsi que la machine s’est mise en marche.

Le lendemain dans l’avant-midi, il m’amena au centre-ville, au bureau de Les Disques King Size, un producteur d’albums.  J’y ai rencontré le grand patron, un homme qu’il me présenta comme étant Mister Aaron.  Mr Aaron est un cliché en son genre.  C’est un gros barbu dans la fin soixantaine qui parle avec un accent du sud des États-Unis aussi épouvantable que son habit, un complet du plus pur style Colonel Sanders avec le chapeau de cowboy assorti.  Dans le Montréal d’aujourd’hui, cet homme semblait sorti tout droit d’une faille spacio-temporelle tellement ont eut dit un texan des années 70.  Une fois les salutations de retrouvailles faites (Apparemment, lui et mon père se connaissaient depuis longtemps) le paternel me présenta à lui et lui expliqua plus en détails la raison de notre présence.  Mr Aaron nous entraîna dans une pièce voisine qui était un genre de salle d’archives et de bobines de musique adjacent à un studio d’enregistrement.  Mr Aaron ouvrit un tiroir à filières contenant plusieurs dossiers.

– Let’s see…  Où est donc la section PMS?
– «PMS»? Demanda mon père.
– Oui, PMS, pas pour Pre-Menstrual Syndrome mais pour Pop Male Singer.  Chanteur pop masculin, si tu préfères.  Ah, voilà.

Mr Aaron pris une grande enveloppe jaune et me la montra.

– Tiens le jeune, voilà déjà ta premier album.
– Comment?  Comme ça?  Déjà?  Que je demande, surpris.
– Ben oui.  Ton dad dit que tu veux être chanteur, et les chanteurs ils ont besoin d’un album, no?  Suivez-moi.

Mr Aaron nous entraîna vers le studio.  Il ouvrit l’enveloppe et en sortit des feuilles et un CD.  Il mit le CD dans un des lecteurs et le fit jouer.  Aussitôt, une musique entraînante semblable à celle des groupes à succès d’aujourd’hui emplit la pièce.  Une voix de chanteur se fit entendre mais ne disait que des «La-la-la-la», un peu comme quand on essaie de chanter une chanson dont on connaît l’air mais on ne se rappelle pas des paroles.  Mr Aaron me donna les feuilles.

– Tiens, ça se sont les paroles de les chansons.  Tout ce que tu as à faire c’est les réciter sur les «La-la-la» avec la même intonation dans le voix. Nous autres on t’enregistre, mon studio va faire le mixage, and we’re in business.
– C’est tout?  Que je demande, estomaqué par la facilité de la chose.
– Ben oui. Qu’est-ce que tu croyais?  On niaise pas avec le puck ici, we’re taking care of business.  Bon, on va aller dîner et après ça voici comment on procède.  On va revenir ici et puis on va t’isoler dans la pièce d’à côté pendant trente minutes avec un musique qui va jouer sans arrêt et la feuille de les paroles.  Pendant ce temps là toi tu te pratique à la chanter.  Après ça tu reviens ici, on l’enregistre deux ou trois fois, puis on recommence avec la deuxième chanson et ainsi de suite.  Étant donné qu’on a dix chansons à faire, on en fait cinq aujourd’hui et tu reviens demain qu’on fasse les cinq autres.  Le temps de faire le mixage, ton premier album devrait être prêt d’ici la fin de semaine.  Il va juste rester à prendre les photos pour le pochette.

Et voilà comment du jour au lendemain je suis devenu chanteur et j’ai enregistré mon premier album.  Bon, en fait, ce fut un peu plus compliqué que ça car il a fallu remplacer trois chansons car celles-ci demandaient à ce que j’en chante certaines parties avec une voix de fausset, genre Bee Gees.  Or, on a vite constaté que je fausse trop dans les hautes pour que le mixeur puisse faire quoi que ce soit au montage pour corriger ça.

L’une des chansons originalement prévue pour être sur mon CD a été remplacée par une autre nommée Déjà Vu, une reprise d’un succès des MidKnights.  C’est que mon père avait vraiment dans l’idée de faire de moi son successeur au vrai sens du mot.  Il voulait que mon nom de scène soit Saturday Knight jr.  J’ai refusé.  Je veux que les gens me voient comme étant quelqu’un et non pas juste le fils de quelqu’un.  Nous sommes donc arrivés à un accord:  Mon look et mon nom de scène seraient ma décision, et en échange je devais accepter que le premier extrait de mon album soit Déjà Vu et que le vidéo qui viendra avec aura la touche New Wave / années 80.  Selon eux, il est essentiel de commencer par chanter quelque chose que le public connaît déjà si je veux qu’ils me remarquent.  Dès que j’aurai eu leur attention, je pourrai alors passer aux chansons originales.  Ça me semblait logique.  J’ai accepté.

Je n’ai pas eu à réfléchir longtemps pour trouver mon nom de scène : Puisque l’on doit jouer sur le fait que je suis le fils de Saturday Knight, le nom de famille de mon pseudo est obligé d’être Knight.  Le nom Ricky Knight s’est donc imposé par lui-même.  J’ai dû cependant accepter une autre condition, celle de toujours avoir une guitare électrique en main lorsque je suis sur scène.  Ce détail est important car il prouve au public que j’ai un réel talent en musique et que je ne suis pas une vedette bidon fabriquée de toutes pièces par les rouages de l’industrie.   Aussi, j’ai eu à apprendre à faire du guitar-sync pour que ce soit convainquant car je n’ai jamais joué une seule note de cet instrument, ni d’aucun autre d’ailleurs, de toute ma vie.

A partir de là, tout s’est succédé à un rythme fou.  Mr Aaron m’a imposé un régime de trois séances de deux heures de gymnastique par semaine par un prof de gym privé, histoire d’améliorer mon cardio.  C’est que lorsqu’on est chanteur, on est appelé à faire des apparitions sur scène devant public.  On a donc besoin d’être en grande forme physique afin de pouvoir bouger énergiquement tout en continuant à avoir assez de souffle pour chanter.  Heureusement que Ricky Knight étant techniquement guitariste, donc ayant toujours les mains occupées, ça m’évite de devoir apprendre à danser sur toute sortes de chorégraphies idiotes.  Du moins sur scène, car sur vidéo clips je ne peux pas y échapper.   J’ai eu droit à toute la panoplie promotionnelle du nouvel artiste en lancement : Les séances de photos, les entrevues, les tournages de clips, etc…

Les moments les plus angoissants de ma débutante carrière furent sans conteste la fin de la troisième semaine promotionnelle où ma chanson fut diffusée dans les stations de radio.  C’est que de la façon dont ça marche, une compagnie de disques paie les stations pour qu’ils diffusent une nouvelle chanson durant trois semaines à rythme régulier, à toutes les trois heures par exemple.  Au bout de ce temps, ce sont les résultats des ventes du single et le nombre de fois où la chanson est demandée par les auditeurs qui déterminent si elle continue de jouer ou non.  La réponse qu’a suscité Déjà Vu fut plus que suffisante pour qu’elle continue à jouer encore longtemps.  Le lancement de l’album complet a suivi peu de temps après et en quelque semaines le nom de Ricky Knight est devenu connu de tous.

Maintenant que ma première chanson a eu le temps de se hisser au palmarès et d’amorcer une redescente, il est temps pour moi de présenter un second extrait de mon album.  Ah, justement, voici le présentateur de Muzik Live qui m’annonce.

– …Il nous présente ce soir le tout nouvel extrait de son album.  Le Voici : Riiiiiiicky Kniiiiight.

C’est mon cue.  Me voilà qui sort des coulisses et qui m’élance sur scène sous les cris des jolies jeunes admiratrices en délire présentes en studio.  Moi que les filles ignoraient il y a six mois à peine, j’en ai par dizaines à mes pieds maintenant.

La gloire, l’admiration, la popularité… Tout cela est si soudain.  Ça fait étrange, j’avoue, mais c’est un très agréable changement.  Je vis en ce moment la période la plus géniale de toute ma vie et je vais vous dire une chose :  J’adore ça.

Publié dans Chapitre 01 : La fabrication d’une star | Laisser un commentaire

Chapitre 2 : Scoop Salkowski, reporter rancunier

Bien calé dans le fauteuil du salon de son minable appartement, Scoop Salkowski s’ouvre une bière tout en surfant d’un poste à l’autre sur sa télé.  Il s’arrête sur TVidéo qui est une chaîne consacrée à la musique et aux vidéo clips.  À l’écran, l’animatrice, une jeune femme nommée Any D. dit :

– Il y a vingt ans, son père était une grande vedette .  Tel père tel fils?

Le visage de Any D. disparaît.  L’écran se trouve alors séparé en deux par une ligne blanche.  À gauche, on voit les MidKnights lors d’un spectacle donné au sommet de leur gloire.  À droite, Ricky Knight danse et chante sur scène armé de sa guitare.  Tandis que passent simultanément ces deux bouts de films, la voix de la reporter dit:

– Restez avec nous, après la pause nous recevons Ricky Knight et son père, un ex membre du légendaire groupe New Wave des années 80, MidKnights.

MidKnights.  Ce nom que Scoop n’a pas entendu depuis plus de dix ans résonne comme un coup de tonnerre dans ses oreilles. Scoop, comme l’indique ce surnom qu’on lui a donné à ses débuts, fut un brillant journaliste.  Hélas, sa carrière s’est brusquement effondrée après avoir eu affaire au groupe MidKnights et il n’a jamais réussi à s’en remettre.

Scoop est le fils d’un couple d’immigrés polonais.  Ils arrivèrent tous les trois au Québec il y a près de quarante ans alors que lui-même n’avait pas cinq ans.  Ils n’étaient ici que depuis sept mois lorsque ses deux parents périrent dans l’incendie qui ravagea l’usine de textile où ils travaillaient.  Devenu orphelin du jour au lendemain et sans famille au pays, le jeune Salkowski fut pris en charge par l’état qui l’envoya dans un orphelinat.

Seul, désemparé et sachant à peine parler autre que sa langue natale, il fut mis à part par les autres orphelins qui, au fil des années, firent de lui la cible de moqueries et lui collèrent souvent le rôle de bouc émissaire pour toutes sortes de mauvais coups.  Combien de fois avait-il été accusé à tort et puni injustement pour des choses qu’il n’avait pas fait?  Il ne saurait le compter.  Vivre ce genre de chose avait fait naître en lui un grand désir de justice qui se traduisit par un besoin constant de rechercher et d’exposer la vérité, en particulier celle qui donne un choc.  Réussir à prouver que ceux qui l’accusaient à tort commettaient en réalité des gestes pires que ceux qu’on lui reprochait devint une obsession pour lui. À l’age de quinze ans, il commença à économiser le maigre pécule que lui rapportaient les travaux manuels chez les employeurs où l’orphelinat louait les services de leurs plus robustes pensionnaires.  Peu avant ses dix-sept ans, il avait assez d’argent pour pouvoir s’acheter un appareil photo et le plus petit magnétophone disponible sur le marché.  Usant de ruse et de stratégie, il réussit à enregistrer plusieurs conversations compromettantes ainsi qu’à prendre plusieurs photos du même genre impliquant une bonne partie des dirigeants de l’orphelinat.

Lorsqu’on lui donna son congé de l’orphelinat le jour de ses 18 ans, Salkowski se rendit immédiatement au bureaux d’un des plus grands journal de la province armé des photos, enregistrements et d’une centaine de pages de notes décrivant la corruption de cet orphelinat à plusieurs niveaux:  Détournements de fonds, violence physique, abus mentaux, physiques et verbaux, agressions sexuelles, etc.  Scoop fut le premier à attirer l’attention du public au sujet des abus des religieux dirigeant ces orphelinats.  L’histoire fit beaucoup de bruit et presque toutes les têtes dirigeantes de l’orphelinat furent condamnées aux amendes et à diverses sentences d’emprisonnement. Certaines personnes eurent le culot d’invectiver Scoop, lui disant qu’il devrait avoir honte d’avoir ainsi brisé les vies et carrières de gens qui s’étaient occupés de lui de combien de centaines d’autres jeunes.  Scoop leur répondit froidement que si ces gens n’avaient rien à se reprocher, s’ils s’étaient contentés de faire leur boulot correctement, alors il n’aurait rien eu à dénoncer à leur sujet.  Il savait qu’il avait raison et la loi le prouvait.  Personne ne pouvait mettre le doute dans son esprit là dessus.  Cette histoire lui mérita le surnom de Scoop et lui gagna une place en tant que plus jeune journaliste de ce quotidien.  Il était heureux.  Il avait enfin réussi à prouver que la vérité pouvait l’emporter haut la main sur les mensonges et les calomnies.

Cette aventure lui donna la fièvre du scandale.  Il se spécialisa donc dans les histoires qui mettaient à jour le côté sombre des personnalités publiques..  À chaque fois qu’il dévoilait au public une injustice, une corruption ou une malhonnêteté, il se sentait soulagé de ses misères et souffrances passées.  Rien ne pouvait lui rapporter plus de satisfaction que de voir des gens payer pour des gestes qu’ils avaient vraiment commis.  Il aimait la sensation de pouvoir que lui procurait son travail.  Le fait de savoir qu’en quelques lignes dactylographiées il pouvait faire tomber de haut les abuseurs, les profiteurs et les malhonnêtes, ça lui procurait une joie non dissimulée.  Il savait qu’il pouvait exercer son métier avec la conscience tranquille car en partant en croisade contre ces gens, il contribuait à améliorer la société en la débarrassant de ceux qui en abusent. Rarement rencontrait-on quelqu’un qui aimait son travail comme Scoop aimait le sien.

À peine plus d’un an après les fulgurants débuts de Scoop, une femme nommée Marie-Louise se présenta aux bureaux du journal et demanda à le voir.  Il la reçut dans son bureau.  Elle lui raconta comment, suite à un concert du populaire groupe MidKnights où elle était allée, un homme qui faisait partie de l’équipe qui suivait MidKnights en tournée l’avait abordée.  Il lui demanda si elle voulait avoir la chance d’aller rencontrer ses idoles, les frères Knights en personne.  Elle répondit oui.  L’homme l’entraîna donc dans la loge des chanteurs.  Là, la femme fut empoignée, attachée au lit et agressée sexuellement trois jours durant par les deux frères avant qu’ils daignent enfin la laisser repartir.  Quelques jours plus tard, réalisant qu’elle était enceinte de l’un d’eux, elle décida d’aller dévoiler son histoire au grand public.  Scoop écrivit un article racontant le tout dans ses détails les plus sordides et les réactions ne se firent pas attendre.  Des accusations furent portées contre les membres de MidKnights.

Le procès qui opposa les frères Knight à la jeune femme dura quelques mois et fit la une de beaucoup de journaux.  Cependant, les enquêteurs de la police n’eurent aucun mal à prouver que l’histoire de cette jeune femme était cousue de fil blanc.  Non seulement les parents de cette fille on affirmé qu’elle était rentrée chez eux après le concert, les frères Knight n’auraient pas pu la détenir prisonnière pendant trois jours dans la même loge car dès le lendemain du concert, ils étaient déjà dans une autre ville pour un autre spectacle.  Enfin, un examen gynécologique démontra qu’elle était tombée enceinte au moins six semaines avant la supposée agression.

La femme finit par avouer qu’elle étant tombée enceinte de son ex et que comme elle n’osait pas en parler à ses parents, elle a inventé cette histoire pour se protéger et pour pouvoir soutirer de l’argent à ces stars dont les chansons avaient fait d’eux des hommes riches.

Les frères Knights intentèrent une poursuite en diffamation contre Scoop et le journal et ils gagnèrent.  Le journal dut leur verser une forte somme en guise de dédommagement et Scoop fut immédiatement renvoyé.  Ayant perdu argent et réputation, Scoop ne réussit plus désormais qu’à se trouver des emplois de pigistes dans des journaux et magazines à scandales dont le seul mot d’ordre est que le sensationnalisme fait vendre. Ayant de plus en plus de difficulté à obtenir des entrevues avec la réputation que cette histoire lui avait donnée, Scoop n’eut d’autre choix que d’user de ruses pour attirer le lectorat.

Un des premiers articles qu’il a écrit de façon à induire les lecteurs en erreur fut au sujet du King du Rock & Roll, Elvis Presley.  Son article était annoncé ainsi en couverture du journal Potins-Vedettes : Elvis fut chef des El’s Angels. Le lecteur croyant que le journal avait mal orthographié le mot Hell’s, il achetait le journal pour avoir tous les détails de cette histoire.  À l’intérieur, il voyait dans l’article de Scoop que El était un diminutif pour Elvis.  Les employés proches de Monsieur Presley lui faisant office d’anges gardiens, l’appellation El’s Angels leur convenait parfaitement.  Il y eut aussi la fois où il a parlé de cette chanteuse dont le frère l’avait délibérément frappée avec son auto.  L’article à l’intérieur racontait comment, dans l’autobiographie que cette chanteuse avait récemment publiée, elle dit que lorsqu’elle était enfant, son petit frère de deux ans l’avait frappée une fois à la tête en lui lançant une petite auto jouet Matchbox. Bientôt le public se lassa de ces tromperies à base de jeu de mot et Scoop n’eut d’autre choix que de commencer à inventer toutes sortes d’histoire pour continuer d’être publié dans des journaux de moins en moins crédibles.  Lui qui avait jusque là consacré sa vie à la recherche de la vérité se trouvait maintenant obligé, pour survivre, de devenir ce qu’il détestait le plus au monde :  Un menteur, un calomniateur, un désinformateur, ce qui en fit un des journalistes les plus haï et méprisé de la profession.  Les années passant, cette situation fit de lui un homme amer, renfermé et totalement désillusionné.

Scoop ne perd pas une miette de l’entrevue que Any D. a réalisée avec Ricky Knight et son père.  Scoop ne peut détacher ses yeux du père du jeune chanteur, l’homme qui fut autrefois Saturday Knight.  Jamais Scoop n’avait pu digérer la façon dont les frères Knight se sont acharnés sur lui, bien qu’il leurs avait présenté ses excuses en toute bonne foi.  Revoir ce visage lui rappelle comment il avait essayé en vain de négocier avec eux.  Scoop leur avait même proposé d’écrire un article au sujet de la jeune fille et des dangers de prendre au mot quelqu’un prêt à tout pour obtenir son quart d’heure de gloire.  Rien n’y fit.  Les frères Knights n’eurent de satisfaction que lorsqu’ils arrivèrent à détruire sa carrière de journaliste.  Encore une fois Scoop se retrouvait victime des mensonges des autres.

La tête envahie par ces souvenirs négatifs qu’il aurait mieux aimé laissés oubliés, Scoop change de poste et met la télé à CNN.  Cette chaîne d’informations présente en ce moment un reportage au sujet du village de Riverville qui a été victime d’une soudaine crue des eaux.  Histoire de se changer les idées, Scoop se laisse embarquer dans les détails de ce reportage.  Il apprend que le débordement de la rivière qui a duré deux jours a dévasté la basse ville, ce qui représente près du quart de la municipalité.  Les assurances que possèdent les personnes touchées étant toutes protégées par la clause Actes de Dieu, les compagnies d’assurances refusent de payer pour les dégâts commis par ce désastre naturel. Du côté du gouvernement, l’aide tarde à venir car Québec et Ottawa se renvoient la balle quant à savoir à qui revient la responsabilité de fournir les fonds nécessaires pour la reconstruction de la ville.

Trouvant finalement peu d’intérêt à cette nouvelle, Scoop refait défiler les chaînes.  Ne trouvant rien qui accroche son attention, il revient à TVidéo.  L’entrevue de Ricky Knight est terminée.  Il y passe actuellement un reportage au sujet du prochain événement musical à reprendre le nom et le concept de Woodstock.

À la recherche d’inspiration pour ses prochains articles, Scoop regarde le reportage mais le cœur n’y est pas.  Bien qu’il essaie de se concentrer sur l’émission, il n’y a rien à faire.  Il ne peut s’enlever de la tête l’image de Ricky Knight mais surtout de son père.  Le fait de revoir le visage de cet homme qui fut à l’origine de sa déchéance dans le journalisme, en plus de savoir qu’il fait un retour dans le monde du spectacle, a réveillé une féroce rancune qu’il ne savait même pas avoir encore en lui.

– Ouèp.  Se dit-il amèrement.  Monsieur l’ex grosse vedette peut bien se permettre de revenir dans l’showbiz, lui.  Y’a personne qui lui a saboté sa carrière en permanence, lui.  Y’a pas d’justice.  Non, y’a vraiment pas d’justice.

Scoop reprend quelques gorgées de sa bière.  Il laisse échapper un long soupir résigné.

– Pfff…  Dans la vie c’est comme ça.  Y’a les gros winners à qui tout leur tombe tout cuit dans l’bec sans efforts, et il y a les p’tits losers comme moi qui travaillent comme quatre et qui n’ont jamais rien au bout du compte.  Et quand on arrive à avoir quelque chose, on finit toujours par le perdre.  Je ne suis vraiment pas mieux que ceux qui ont tout perdu à Riverville.  Si seulement les malheurs pouvaient arriver juste à ceux qui le méritent vraiment.  Mais non.  La vie, ça ne marche pas comme ça.

Scoop prend son carnet posé sur le fauteuil à côté de lui et commence y à gribouiller quelques notes au sujet du prochain Woodstock.  Il ébauche ainsi un début de futur article.  Il éprouve cependant quelques difficultés de concentration.  La frustration qu’il ressent née de sa haine envers la famille Knight et les images du sinistre de Riverville continuent de tourner dans sa tête et l’empêchent de s’appliquer adéquatement dans son travail.

Il lui vient soudain une idée.  Une idée de génie.  Une idée qui lui permettrait d’améliorer son sort et de venir en aide aux sinistrés de Riverville tout en prenant sa revanche sur l’ex Saturday Knight.

C’est sans la moindre hésitation que Scoop décroche son téléphone, compose le 411 et demande la mairie de Riverville.

Publié dans reporter rancunier | Laisser un commentaire

Chapitre 3 : Les bons plans

24 heures après avoir parlé au maire de Riverville par téléphone, Scoop est arrivé dans cette ville et il a expliqué son plan en détails devant le conseil de la ville. Plutôt que de se présenter sous son vrai nom ce qui risquerait de faire foirer toute l’affaire, il s’est présenté comme étant monsieur Ed Goodguy, un nom qui, se dit-il, devrait inspirer confiance.

S’inspirant du concept de Woodstock, cette idée consiste à organiser un genre de concert bénéfice en plein air d’une durée de 24 heures. Ce concert se déroulerait dans un grand espace vide de Riverville, probablement dans un champ, et tout l’argent récolté pour les billets, les droits de diffusion pour la télé et les publicités iraient à la ville pour la reconstruction de la zone sinistrée. En tant que journaliste, Scoop a les connections nécessaire pour rejoindre plusieurs chanteurs, chanteuses ou groupes et il connaît assez les rouages du milieu pour savoir comment se met au point un tel événement. Il sait que la plupart des artistes ne refusent pas de participer à une cause charitable car ce genre de chose leur rapporte toujours de la bonne publicité.

Cependant, un problème se pose et c’en est un de taille. Scoop étant un des journalistes les plus détestés par la communauté artistique québécoise, il y a de très fortes chances pour que les artistes contactés refusent de participer. Il est vrai qu’au cours des années, il leur a donné de bonnes raisons de se méfier de lui. Bien que les gens de Riverville le connaissent sous le nom de Ed Goodguy et que rares sont les artistes qui ont eu la chance (?) de le rencontrer, il aime mieux ne prendre aucun risque inutile. Tout en cachant ces raisons au conseil, il propose de monter sur pied un comité composé de plusieurs membres, chacun s’occupant d’un sujet particulier relatif à l’événement : Les contacts avec artistes, les ventes de billets, les publicités, la construction de la scène, les droits de diffusion pour la télé et la radio, etc. Avec quelqu’un comme Scoop pour guider et diriger tout ce beau monde, le projet pourrait être parfaitement réalisable.

Ce que Scoop ne précise pas, c’est qu’il compte se servir de ce projet pour pouvoir rendre la monnaie de sa pièce à l’homme qui fut Saturday Knight. Tout ce qu’il a à faire est d’inviter plusieurs artistes populaires ainsi que le jeune Ricky Knight à participer à ce concert.  Il offrira à ce dernier de passer au concert à une heure de grande écoute.  Knight étant un artiste débutant malgré sa popularité, Scoop est certain qu’il ne passera pas à côté d’une telle opportunité.  Le père de Knight étant son gérant, il le suivra à Riverville. De là, Scoop pourra lui tendre un piège qui le vengera enfin de ces quinze dernières années passés dans la misère et le mépris. Quel piège au juste, il ne sait pas encore, mais le désir de lui en tendre un est bien ancré en lui.  Scoop est un fervent de la loi du talion et il compte bien faire tout en son possible pour détruire la réputation de Saturday Knight tout comme ce dernier a détruit la sienne.  Dans le meilleur des cas il pourra enfin assouvir ce désir de vengeance qui le ronge. Si l’opportunité de se venger ne se présente pas, le fait d’être venu ainsi en aide aux sinistrés de Riverville lui donnera au moins une réputation de bienfaiteur, ce qui lui permettra enfin de redorer son blason trop longtemps terni. Dans tous les cas, il y gagne.

Le projet de concert bénéfice proposé par Scoop a été accueilli à bras ouvert par le maire de la ville ainsi que ses conseillers et ça ne leurs a pas pris plus que quelques heures pour fonder un comité et en recruter les membres. C’est que le temps presse.

Surnommé Opération RiverStock, le comité dirigé par Scoop s’affaire aux diverses tâches. Scoop s’est trouvé un allié de choix en la personne de Jan De Moor. Cet homme est le propriétaire de la fameuse Brasserie De Moor dont une des nombreuses usines installée à Riverville fournissent ses différentes sortes de bières dans tout le pays. Cette industrie lucrative qui emploie près du quart des rivervillois, sans oublier toutes ses usines implantées à travers le Canada, a fait de Jan De Moor un milliardaire. Touché par le malheur de ses concitoyens, il a accepté, dès les débuts du sinistre, de loger et nourrir gratuitement les victimes de l’inondation dans les quelques hôtels qu’il possède à Riverville. Il voit l’arrivée de Scoop comme étant un don du ciel car tout milliardaire qu’il est, l’aide qu’il apporte aux sinistrés commence à lui coûter cher. Il s’est cependant offert pour défrayer les coûts de construction de la scène, de l’équipement, de la sécurité et même du logement des artistes dans une auberge qu’il possède et qui était jusqu’alors inoccupée pour cause de travaux de modernisations, travaux aujourd’hui terminés. Il y met cependant une condition et c’est celle d’avoir le nom de la Brasserie De Moor affichée partout en tant que commanditaire principal du concert. On pouvait difficilement lui refuser ça. L’équipe de sécurité et de construction de la scène est recrutée en grande partie parmi les sinistrés qui ne sont que trop heureux de travailler bénévolement en retour de l’aide que leur fournit Monsieur De Moor et le fait que l’argent récolté servira à reconstruire leurs foyers.

Les invitations lancées aux artistes furent suivies d’une conférence de presse se déroulant à la mairie de Riverville. En rendant la chose publique, Scoop espère mettre de la pression sur les artistes invités afin qu’ils acceptent le plus tôt possible de participer au RiverStock. Les artistes contactés partout au Québec et au Canada sont à peu près tous de calibre international : Aline Dijon, Rocky Mountain, Krymsinz, Virginia, Milton Jones, les Sweet Chicks, etc. Certains sont mêmes des artistes et groupes en provenance d’Angleterre, des États Unis et d’Irlande qui sont de passage au Canada pour leurs tournées.  Pour la conférence, Scoop se fait remplacer par un homme nommé Marc Lewis, porte-parole désigné pour le comité car Scoop sait que s’il se fait reconnaître, sa seule réputation pourrait tout faire rater. Il a obtenu du maire que personne ne le mentionne autant que possible, prétextant qu’il ne veut être pour l’instant qu’un bienfaiteur anonyme et que toute cette attention médiatique risquerait de l’empêcher de se concentrer adéquatement sur son travail. Quelques heures plus tard, le projet RiverStock commence à être annoncé à la télé, la radio, sur le net, et partout des journalistes s’affairent à en faire leurs manchettes pour l’édition du lendemain.

Quelques jours plus tard, les artistes contactés commencent à envoyer leur réponse, positive pour la grande majorité. Parmi celles-ci on en retrouve une provenant du gérant et père de Ricky Knight. Cette réponse plus que celle de tout autre artiste fait grandement jubiler Scoop.

Publié dans Chapitre 03 : Les bons plans. | Laisser un commentaire

Chapitre 4 : Bienvenue à Riverville

Près de quatre semaines se sont écoulées depuis que Scoop est arrivé dans cette ville.  Le soleil de l’après-midi de la mi-juillet brille dans un ciel sans nuage. Scoop est debout sur les marches devant l’entrée de la mairie, prêt à accueillir les premiers artistes qui arrivent. Il ne craint pas d’être reconnu. D’abord parce que le seul artiste qu’il ait déjà rencontré parmi ceux invités est le père de Ricky Knight, ensuite comme c’était en Cour il y a quinze ans, il est pratiquement impossible qu’il le reconnaisse. C’est que Scoop a pris pas mal de poids, et de rides depuis ce temps là. Il a maintenant les cheveux courts et il est rasé alors que dans les années 80, il portait la fameuse Coupe Longueuil, court sur le dessus et long en arrière, et avait une moustache. De plus, sa vue s’est affaiblie avec les années ce qui fait qu’il porte maintenant des lunettes. Son image actuelle est beaucoup trop différente de ce qu’il avait l’air dans le temps pour que Roger Chevalier alias Saturday Knight puisse le reconnaître.

Un petit homme gras bien caché derrière d’immenses lunettes fumées s’approche de la mairie accompagné de six superbes jeunes femmes.

– Excusez-moi. Dit-il à Scoop. Mon nom est Raphaël de la Mauron et je suis le gérant du groupe composé de ces très populaires demoiselles.

Scoop reconnaît en elles un groupe féminin qui fait actuellement fureur. Il s’approche de l’homme et lui tend la main.

– Ah oui, bien sûr, les Chicken Swell. Bienvenue à Riverville.
– Pas les Chicken Swell, pauvre attardé.  Sweet Chicks!

Cette phrase lancée sèchement par l’une de ces filles créé des éclats de fou rire parmi ses copines. Est-ce de la faute à Scoop s’il connaît un peu moins les groupes modernes plus récents, surtout au rythme effarent auquel ils apparaissent et disparaissent? Monsieur de la Mauron poursuit :

– Où est-ce que nous pourrions voir quelqu’un qui s’occupe de cet événement, ce RiverStock où nous avons été invités?

Scoop leur désigne l’entrée principale de la mairie.

– Vous entrez et c’est tout au fond du couloir, salle 111.

Tandis que le groupe féminin précédé de leur gérant passe la porte d’entrée en rigolant, l’attention de Scoop est attirée par le bruit d’un hélicoptère qui se rapproche. L’appareil surgit d’on ne sais où s’approche de plus en plus. Arrivé au-dessus de la mairie, il en fait lentement le tour.

– Bon, v’là autre chose.  Dit Scoop. Qui c’est celui là?

L’hélicoptère amorce soudain sa manœuvre de descente et vient se poser sur le stationnement de la mairie, ce qui ne manque pas d’attirer l’attention et de faire la surprise de tous les passants. Une porte de l’appareil s’ouvre. Un jeune homme blond en descend. Scoop le reconnaît immédiatement.

– Ricky Knight. Murmure Scoop.

Le jeune chanteur est aussitôt rejoint par son père et gérant Roger Chevalier qui, pour des raisons purement publicitaires, a repris le nom de Knight depuis qu’il gère la carrière de son fils.  Il s’est également laissé repousser les cheveux dans une tentative de retrouver son look passé.  Bien qu’il porte toujours des lunettes, il les a fait fumer.  Enfin, Mr Aaron à qui appartient l’engin en sort. Le trio se dirige vers Scoop.

C’est le moment de vérité. Que l’ex membre de MidKnights vienne à reconnaître Scoop, les plans de vengeance de ce dernier tombent à l’eau.  Scoop sais bien les risques qu’il prend.  Malgré tout, son ego le pousse à narguer Roger Knight.  Le désir de se prouver à lui-même qu’il est capable de passer une p’tite vite à son ennemi, et ce dans sa face, c’est vraiment trop fort pour résister.  Sans hésiter, Scoop descend les marches, s’approche de Roger et lui tend la main avec sourire.

– Bonjour et bienvenue à Riverville.  Mon nom est Ed Goodguy.  Je suppose que vous venez pour le concert RiverStock.
– En effet. Répond Roger, sans reconnaître Scoop.
– Bien. Vous avez juste à entrer ici et vous présenter au fond du couloir au bureau 111. On vous donnera tous les détails.
-Merci beaucoup.

Roger et Mr Aaron montent les marches de la mairie, suivi par Ricky.  Scoop les regarde entre dans la mairie.  Presque aussitôt en ressort Vincent, le gardien de sécurité de nuit, qui est en ce moment en civil.  En voyant Scoop, il se précipite vers lui, dévalant les marches à toute vitesse.

– Monsieur Goodguy.   Monsieur Goodguy.
– Vincent?  Dit Scoop.  Vous n’êtes pas couché à cette heure-ci?
– J’étais revenu parce que j’ai oublié mon portefeuille dans mon casier cette nuit.  Mais dites, est-ce que j’ai bien vu ce que j’ai vu?  Est-ce que c’était vraiment Saturday Knight que j’ai croisé en sortant?
– Lui-même en personne, Vincent.
– Cool.  Les MidKnights étaient mes idoles quand j’était jeune.  Est-ce que vous pourriez lui demander s’il consentirait à me donner un autographe?  Hein?  Ho?  Dites?

Scoop soupire.  S’il y a quelque chose qu’il supporte encore moins que les vedettes de la musique, ce sont bien les fans de vedettes de la musique.  Surtout s’ils sont fans des artistes qu’il déteste le plus au monde.

Publié dans Chapitre 04 : Bienvenue à Riverville | Laisser un commentaire

Chapitre 5 : Une dose de réalité

Après être sorti de l’hôtel de ville d’où ils ont reçu toutes les instructions relatives au concert, Ricky et son père sont dans un taxi qui les amène à l’Auberge Mountainside.  C’est à cet endroit que seront logés les artistes et leur équipe.  Mr Aaron ne les accompagne pas, il a été prié de trouver un endroit plus convenable que le stationnement de la mairie pour ranger son hélicoptère.

Il y a quelques semaines lorsque Roger annonça à son fils qu’il était invité à participer au concert Riverstock, Ricky n’était pas très emballé.  Qui dit œuvre de charité dit participation gratuite.  Déjà que l’idée de travailler sans recevoir un sou ne lui plaît pas,  le faire dans un trou perdu tel que ce village n’arrange pas les choses.  D’ailleurs, une des raisons qui a poussé Mr Aaron à s’y rendre avec son hélico est qu’il a eu quelques difficultés à trouver un chemin qui se rend à Riverville. Étant d’une autre génération, il n’a jamais su saisir les fonctions d’un GPS.  Cependant, Roger a réussi à convaincre son fils en lui rappelant que des chaînes de télé de plusieurs pays allaient retransmettre le concert, certains en direct et d’autres en différé.  La pensée de se faire voir du monde entier ne pouvait que le faire changer d’idée.  Et maintenant qu’il sait que ce concert peut compter sur la participation de groupes tels Mangaboyz, Lick et les Sweet Chicks qu’il a croisé dans le couloir de la mairie, il est enchanté de prendre part à cette activité humanitaire.  Il faut dire que les filles faisant partie de ces groupes sont parmi les plus sexy de la musique actuelle, un détail qui ne le laisse pas du tout indifférent.  Du coup, ce village qu’il qualifiait de trou perdu lui semble soudain beaucoup plus charmant.

Le téléphone cellulaire de Roger se met à jouer les premières notes de Ouverture de Guillaume Tell de Rossini.  Il le sort de sa poche de veston et répond à l’appel.

– Roger Knight.  Ah.  Alors?  Excellent.  Je te rejoins. Bye.

Roger rempoche son téléphone et dit à Ricky :

– Bonne nouvelle, tu pars en tournée.   Et on a un commanditaire de taille : Night Cola.   Et après le concert, il se peut que tu deviennes leur porte-parole pour une série de pub.  Ils aiment l’idée que les noms Knight et Night se prononcent pareil, et en tant que jeune artiste tout frais, tout jeune, tout nouveau, tu es à même de rejoindre le jeune public.
– Woah, woah, minute. S’exclame Ricky un peu surpris.  Une tournée?  Déjà?
– Ben oui. Lui répond son père.  Tu sais, le show-biz ce n’est plus comme dans mon temps.  Avant, il fallait que les artistes attendent des années avant d’être certain d’avoir assez de fans pour entreprendre une tournée.  De nos jours, dès qu’un artiste commence à avoir du succès, il doit vite en profiter pour partir en tournée pendant qu’il est encore populaire.   Ton apparition au concert après-demain sera le coup d’envoi.
– Tu veux dire que la tournée commence tout de suite après ça?
– Oui.  Cette première apparition publique qui sera télévisée te fera une excellente publicité.  Tu vas commencer une tournée nationale se déroulant sur trois mois et demi qui va t’entraîner dans une douzaine de villes, partout à travers le Québec : Montréal, Hull, Drummondville, Granby, St-Cyrille-de-Wendover, La Tuque, Sherbrooke, Québec, pis d’autres que j’oublie, pis après tu reviens à Montréal pour le show De Retour d’une Tournée Triomphale.
– Ah ben ça alors.  Répond Ricky qui ne s’attendait pas à ça si vite.  Et combien de shows est-ce je vais faire dans chaque ville?
– Un.
– Un seul?  Mais ça ne fait que douze spectacles en tout.  Pour une tournée à travers la province, c’est ridicule.
– Rassure-toi. Lui dit Roger. On sait parfaitement que tu pourrais faire quatre ou cinq fois ce chiffre.   C’est que lorsqu’un artiste entame une série de spectacles, on s’arrange toujours pour offrir au public beaucoup moins de sièges que ce qu’ils peuvent demander, comme ça, tu fais sold-out plus vite.  On choisit aussi des petites salles si possible, ça nous permet de faire salle comble plus facilement.  Les billets invendus, on les donne aux journalistes des places que tu visites. Et s’il en reste, ça sert pour les concours et tirages dans les journaux, stations de radios et magasins de disques.  Ainsi, on peut annoncer haut et fort que tu es tellement populaire que tu es obligé de faire des supplémentaires pour répondre à la demande. C’est un vieux truc du métier.  C’est très bon pour l’image.
– Eh ben! S’étonne le jeune chanteur.  À t’entendre, on pourrait croire que y’a juste la moitié du monde qui viennent à un show qui ont payé leurs billets.
– La moitié? Ha! T’es généreux, fiston.

Le taxi s’engage dans le chemin privé de l’auberge Mountainside qui se trouve sur un surplomb rocheux sur le flanc de la montagne.  De cet endroit, on a une superbe vue de la ville et de la rivière.  L’auberge en question construite du plus pur style bavarois fait quatre étages.  Elle comprend cinquante-quatre chambres, soit dix-huit par étages.  Le rez-de-chaussée comprend une salle à dîner, un bar, une salle de danse et un grand salon offrant tout le confort et avec un immense foyer en pierre.  L’un des murs de ce salon est en fait une immense verrière avec portes qui donne accès à la cour arrière de l’auberge.  Cette cour contient une piscine creusée, quelques tables et chaises, et des cabines pour se changer.  La limite du terrain arrière étant le bord du surplomb rocheux, il est clôturé par un garde-fou.  Malgré cet arrangement estival, l’endroit est désert à cause des récentes rénovations, ce qui en fait l’endroit idéal pour loger les artistes. Une équipe de construction s’affaire à ériger une barrière à bonne distance devant l’auberge.  Cette précaution supplémentaire est prise afin d’isoler adéquatement les artistes de tous les fans qui ne manqueront certainement pas de venir ici dans l’espoir d’apercevoir leurs idoles.  Le taxi s’immobilise.

– Bon ben nous y voilà.  Dit Roger à son fils.  Tu peux y aller, n’oublie pas ta valise et ta guitare.
– Tu ne débarques pas?
– Non.  Mr Aaron et moi on loge ailleurs.  Là, je m’en vais à un meeting avec lui.  On a encore des détails à régler rapport au merchandising de ta tournée.  Savais-tu que les vente de posters, T-shirts et autres produits à l’effigie d’un groupe ou d’un artiste représentent entre 40% et 70% des profits d’une tournée?
– Tant que ça?
– Eh oui.  Il ne faut pas croire que c’est la musique qui rend un musicien riche.  Tu vois, dans le fond l’album n’est jamais rien qu’un moteur publicitaire destiné à faire vendre des produits dérivés.
– Comment? Dit Ricky surpris.  Tu veux dire que les gens n’achètent pas mon album parce qu’il est bon?
– Bien sûr qu’il est bon, voyons.  Mais s’il fallait que le monde de la musique ne se consacre qu’à la musique, laisse-moi te dire qu’il y en aurait beaucoup dans le métier qui crèveraient de faim.  Voilà pourquoi c’est si important de s’occuper de ces détails.  Allez, va faire connaissance avec tes collègues et amuse-toi bien.   Tu as mon numéro de cellulaire en cas d’urgence.

Ricky prend sa valise et sa guitare, débarque du véhicule et ferme la porte.  Le taxi effectue un virage en U et redescend vers la ville. Ricky regarde un instant l’auberge.  Il inspire profondément l’air pur de la montagne et expire avec un grand sourire sur son visage.  Le fait de savoir que pour les prochaines 48 heures il va vivre ici et côtoyer des vedettes connues à travers le Québec, dont plus de la moitié le sont à travers le monde, ça le réjouit moins que de se dire que désormais il fait partie de cette élite.  Le simple fait d’avoir été invité avec eux le lui prouve.

Valise dans une main et étui de guitare dans l’autre, il traverse les grandes portes vitrées de l’auberge.  Il se dirige vers le comptoir de l’accueil où attend un préposé.

– Salut.  J’suis Ricky Knight. Où est ma chambre?
– Vous êtes un des musiciens?  Demande le préposé.
– Ouais, musicien, chanteur, whatever.  Je vais chanter au concert.  Alors, c’est où que j’loge?
– Un instant je vous prie.

Le préposé tape sur le clavier de son ordi, ouvrant le document sur lequel figurent  les noms des invités au concert.

– Voyons… Ricky… Ricky… Ah. Oui en effet, j’ai bien un Ricky Knight ici.  Puis-je voir vos cartes s’il vous plaît?

Ricky sort son portefeuille.  Il en sort des cartes d’identité.  Le préposé en prend deux et les observe.

– Sur ces cartes, il est inscrit Richard Chevalier. Dit le préposé.
– Oui, c’est mon vrai nom.
– Désolé. Dit-il en remettant les cartes à Ricky. Je n’ai pas de Richard Chevalier sur ma liste.

Ricky sourit à la bêtise de cet homme.

– Mais oui, je sais, je suis inscrit sous Ricky Knight.
– Désolé, il me faut une preuve de ce que vous avancez.  N’importe qui peut arriver ici et se dire Ricky Night.
– Ben là, Ricky Night c’est mon nom d’artiste.  J’ai certainement pas de cartes d’identités sous mon nom d’artiste.
– Désolé. Sans preuves d’identité, j’peux rien faire.

Ricky commence à trouver la bêtise de cet homme un peu moins drôle.

– Écoutez, vous travaillez dans l’public, vous comprennez l’anglais, non?  Ben Richard en anglais, c’est Ricky, et Chevalier en anglais, c’est Knight.
– Je comprends, mais je ne peux pas.  Je n’ai aucune preuve de ce que vous avancez.
– Des preuves?  J’en ai, des preuves.

Ricky pose son étui de guitare par terre et met sa valise sur le comptoir.  Il l’ouvre, la fouille frénétiquement et finit par en sortir une des copies de son album qu’il avait amené avec lui.  Il la brandit à quelques centimètres du nez du préposé qui a un mouvement de recul.

– Est-ce que vous voyez ce CD? Demande Ricky.
– Oui.
– Quel est le nom de l’artiste sur ce CD?
– Ricky Knight.
– Est-ce que vous reconnaissez le gars sur la photo du boitier?
– Oui.
– C’est qui?
– C’est vous.
– Bien.  À quelle conclusion est-ce que vous en arrivez?
– Que vous êtes Ricky Knight.

Soupirant de soulagement, Ricky remet l’album dans sa valise.

– Bon, Enfin.  Je savais bien qu’on finirait par se comprendre.  Ma chambre maintenant?
– Désolé mais …
– Comment ça, «désolé »?   C’est quoi l’problème, encore?
– Le problème, comme vous dites, c’est que dans le logiciel utilisé ici, il y a trois cases à cocher sous la section Pieces d’Identité : Permis de conduire, Carte d’assurance Maladie, et Passeport.  L’option Pochette de CD n’exite pas car ce n’est pas et n’a jamais été une pièce d’identité officielle et acceptée dans tout établissement sérieux qui se respecte.

Ricky s’effondre de découragement, se cognant la tête sur le comptoir. À ce moment, Scoop Salkowski entre dans l’auberge.  Le préposé l’accueille à bras ouvert avec un grand sourire.

– Ah.  Notre sauveur.  Comment allez-vous aujourd’hui Monsieur Goodguy?
– Très bien, très bien.  Dit-il en s’arrêtant devant le comptoir.  Il y a un problème ici?
– C’est ce jeune homme qui prétend être un des artistes invités mais il n’a aucune preuve pour appuyer ses dires.

Scoop reconnaît immédiatement Ricky Knight.  Il aimerait bien ne pas intervenir et le laisser se voir refuser l’entrée, juste pour irriter Roger Knight.  Hélas, cela gâcherait tous ses espoirs de tentative de vengeance contre le père du jeune chenteur. Avec un petit sourire en coin, Scoop dit au préposé.

– C’est bon, je le connais.  C’en est vraiment un.  Ricky Knight, le fils de Roger Knight, anciennement Saturday Knight, du duo MidKnight. Vous pouvez le laisser s’installer.
– Très bien, monsieur.

Quoi que soulagé, Ricky réprime sa frustration qui lui donne envie de demander au préposé depuis quand est-ce que son logiciel possède l’option « Parole d’un inconnu qui vient d’entrer dans l’auberge » sous la section Pieces d’Identité.  Mais bon, maintenant qu’il a ce qu’il veut, inutile de gâcher les choses.

– Enfin.  Soupire Ricky, soulagé.  Et ma chambre?
– C’est au troisième. Répond le préposé.  L’étage complet est réservé aux musiciens.  Vous pouvez choisir vous-même votre chambre mais comme vous ne faites pas partie d’un band, le règlement prévoit que vous devrez la partager avec un autre artiste ou petit groupe.
– Comment?  On ne peut pas avoir de chambre privée ici?
– C’est que chaque chambre contient entre quatre et six lits.  Comme nous attendons vingt-deux groupes ou artistes avec leurs suites et que nous n’avons que dix-huit chambres par étages…
– Mais… On m’a dit qu’il y a trois étages de chambres ici.  Pourquoi est-ce que nous sommes tous confinés au 3e ?
– Le 2e  étage est réservé entièrement, à moitié pour Milton Jones et l’autre pour Virginia ainsi que leur équipe.  Au prix qu’ils nous ont payé pour ce caprice, on ne pouvait pas leur refuser.
– Ah?  Et le 4e ?
– Réservé à Aline Dijon, son mari, leur enfant, leur gardienne, leur équipe de sécurité, la…
– C’est bon, c’est bon, j’ai compris.  Où est l’ascenseur?
– Juste ici à gauche.   Un instant, je vous donne votre carte.

Le préposé prend de sous le comptoir une petite boîte de carton contenant plusieurs cartes de la taille d’une carte de crédit.  Il la pose sur le comptoir et les parcours durant quelques secondes.

– Ah.  Voilà.

Il en prend une et la montre à Ricky.  Il la regarde.  Il y a une photo de Ricky imprimée dessus. On peut y lire les mentions : Concert RiverStock.  Artiste. Ricky Knight.  RK000167.  Le préposé lui donne les instructions.

– Cette carte est votre passe qui vous permet d’avoir accès à tous les endroits relatifs au concert.  Vous devez la montrer aux gardiens pour entrer sur le terrain de l’auberge et sur le site du concert. De plus, c’est votre clé électronique qui vous donne accès à l’ascenseur et à la chambre que vous aurez choisi. Une fois dans votre chambre, vous trouverez à l’intérieur sur le mur à côté de la porte une petite boite électronique.  Vous y entrez votre carte et appuyez sur le bouton Enter.  Sur l’écran, vous verrez apparaître la mention enter lock code.

Le préposé désigne attentivement certains détails de sa carte magnétique..

– Vous y entrez votre code personnel qui est ici, le RK000167.  Ensuite vous appuyez sur le bouton Activate Lock.   Ça activera la serrure et votre carte deviendra donc votre clé pour ouvrir cette porte. Vous n’avez qu’à la mettre contre le petit écran de verre noir devant la porte pour que celle-ci se verrouille ou se déverrouille.
– Comme tu vois, dit Scoop/ Ed, on ne lésine pas sur les moyens pour assurer la sécurité de nos artistes.

Ricky referme sa valise, la prend, s’empare de la carte en remerciant le préposé, et s’en va vers l’ascenseur.  Il met sa carte contre le petit carré de verre noir et l’ascenseur ouvre automatiquement.  Il y entre et monte jusqu’au 3e étage.  Il en sort et se retrouve dans un grand couloir dont l’extrémité opposée donne sur la porte des escaliers.  De chaque côté du corridor, neuf portes de chambres ouvertes se font face. Ricky jette un œil furtif dans toutes les chambres à mesure qu’il passe devant.  Apparemment, il a la chance d’être un des premiers à s’installer alors il a l’embarras du choix.

Des dix-huit chambres, seules deux sont déjà occupées.  Sauf pour le nombre de lits, toutes les chambres se ressemblent.  Elles contiennent toutes des meubles à tiroir, du tapis, une salle de bain privée, quelques cadres sur les murs et une grande porte-fenêtre coulissante qui donne accès au balcon extérieur.  Arrivé à l’extrémité du couloir.  Il constate que les deux dernières chambres donnent chacune sur un coin de l’auberge.  Non seulement elles sont plus grandes mais en plus elles ont deux murs avec fenêtres, contrairement à un seul mur avec fenêtres pour les autres chambres. La chambre de droite donne vue sur la piscine et un pan de la montagne couvert d’arbres.  Celle de gauche, en plus de la vue sur piscine, offre une très belle vue sur la vallée, la ville et la rivière.  C’est donc dans celle-là que Ricky décide de s’installer.

– Wow.  À moi la plus belle chambre de l’étage.  Ce n’est que justice après tout, premier arrivé premier servi.

Ricky pose sa valise sur un des lits et l’ouvre.  Il commence à ranger ses affaires personnelles dans les tiroirs de l’un des bureaux lorsqu’il se rend soudain compte qu’il lui manque quelque chose.

– Fuck!  Ma guitare.

Ricky sort de la chambre.  Voyant que d’autres artistes arrivent par l’ascenseur à l’autre bout du couloir, il prend la porte des escaliers qui est voisine de celle de sa chambre.  Il descend et, rendu au rez-de-chaussée, il franchit les portes ce qui l’amène directement au grand salon.  Il le traverse, en sort et se rend au comptoir d’accueil.  Le préposé est occupé avec quelques autres musiciens qui viennent d’arriver. Il aperçoit son étui de guitare, toujours accoté sur le mur près du comptoir.  Impossible de se tromper, il y a Ricky Knight d’écrit dessus en grosses lettres.

– Ah, voilà.

Il prend son étui et repart vers l’ascenseur devant lequel attendent déjà quelques personnes.  Parmi eux, Ricky en reconnaît immédiatement trois, bien qu’ils lui tournent le dos.  Il s’agit des membres du groupe Lick.  Suède, le chanteur du groupe, un grand mince de 6’2 » attend calmement, chacun de ses bras reposant sur les épaules de Leather et Lace, les deux membres féminins de ce groupe qui se blottissent contre lui.  Tous trois ont de longs cheveux blonds et sont habillés par les créations originales et très chic du chanteur Suede. Ricky a entendu comme tout le monde des rumeurs comme quoi ce groupe angophone de l’Ouest canadien constituerait un ménage à trois, et rien dans leur attitude ne semble démentir cette possibilité.  Fasciné par cette idée, Ricky ne peut que remercier le ciel de faire partie du monde du spectacle qui permet à ses membres de vivre des choses aussi géniales.

De retour au 3e étage, à peine sorti de l’ascenseur, Ricky a la désagréable surprise de voir sa valise gisant devant sa porte de chambre à l’autre bout du couloir.

– Mais qu’est-ce que….?

Ricky court en direction de sa chambre.  Il voit que non seulement sa valise ouverte gît par terre, les vêtements qu’il avait rangé dans les tiroirs ont été également expulsés de la pièce de façon tout aussi cavalière. Ricky regarde dans sa chambre, via la porte encore ouverte. Ce qu’il voit le fige sur place.  Les fenêtres sont maintenant couvertes d’épais rideaux noirs.  Au milieu de la pièce, deux hommes maigres et barbus aux cheveux longs tout de cuir vêtus sont à genoux.  L’un d’eux tient par les pattes à une vingtaine de centimètres du sol le cadavre d’un poulet décapité.  Le sang du poulet s’écoule du cou tranché et tombe goutte à goutte dans un calice d’argent posé par terre.  L’autre homme trempe un pinceau dans le calice et se sert du sang du poulet pour dessiner un pentagramme sur le tapis qui couvre le sol.

– Mais… Mais qu’est-ce que vous faites dans ma chambre? Demande Ricky sous le choc.

De la salle de bain de la chambre sort un homme maigre mesurant 6’5’’, aux cheveux longs et de couleur rouge sang. Il ne porte qu’un pantalon noir et a le torse recouvert d’une curieuse substance crémeuse rose. Ricky reconnaît l’homme immédiatement. Il s’agit de Krymsinz, le chanteur androgyne au look cadavérique de qui on dit qu’il a su réinventer la musique de style gothique. Ricky lui-même possède ses deux derniers albums.  Voyant Ricky par la porte ouverte, l’homme se dirige vers lui. Ricky lui dit :

– Oh.  Monsieur Krymsinz.  Bonjour.  C’est que…

Il n’a pas le temps d’en dire plus.  Krymsinz lui claque brutalement au nez la porte de chambre sur laquelle ils ont cloué la tête du poulet décapité. Ricky reste là quelques secondes sous le choc de la surprise.  Il se rend compte que la première chose qu’il aurait dû faire en prenant possession de cette chambre aurait été d’y entrer le code de sa carte électronique.  Un peu tard pour y penser maintenant.  Confus et humilié de s’être fait ainsi virer de sa propre chambre n’a d’autre choix que de ramasser ses vêtements et les remettre dans sa valise sous les regards curieux de quelques autres artistes qui ont assisté à la scène.  Tout en rageant intérieurement, Ricky retourne à la recherche d’une chambre vide.

– J’connais deux CD de ma collection qui vont se retrouver dans le broyeur à déchet assez raide quand je reviendrai à la maison.

Ricky trouve une autre chambre vide.  Elle est plus petite et sa seule fenêtre donne sur le pan boisé de la montagne.  Ce n’est pas la plus belle des vues, mais c’est mieux que rien.  Il entre et referme la porte derrière lui.  À peine a t’il commencé à déposer ses affaires sur un des lits, quelqu’un y cogne. Ricky ouvre la porte et se trouve devant Dave Deviant, le chanteur punk du groupe Déviations.  Dave lui demande :

– Salut.  Est-ce que t’es seul dans c’te chambre là.

Ricky lui répond «NON.» et referme la porte aussitôt. Il a beau avoir l’esprit ouvert, l’idée de partager sa chambre avec un groupe punk dont le chanteur se travestit sur scène en faisant semblant de s’entrer des balais dans l’derrière, ça ne lui plait pas.  Surtout qu’on n’a jamais pu prouver hors de tout doute qu’il faisait semblant.  Et puis d’abord, si Krymsinz et ses deux musiciens peuvent se permettre d’être les seuls à occuper une chambre à six lits, Ricky ne voit pas pourquoi il se gênerait d’en faire autant avec la sienne qui a quatre lits.  Il retourne vers l’un des lits et commence à trier son linge.  Ça cogne de nouveau à la porte.

– Cogne tant que tu voudras mon gars. Se dit Ricky. Moi je ne réponds plus.

La porte n’étant pas verrouillée, elle s’ouvre et un homme dans la quarantaine aussi avancée que sa calvitie s’adresse à Ricky.

– Salut.  On est le groupe Beau Tapage.  Est-ce que tu es seul dans cette chambre?

Ricky se dirige vers eux et leur ferme promptement la porte au nez en leur disant qu’il attend d’autres personnes.  Cette fois, Ricky n’en fait ni une ni deux, il introduit sa carte dans la petite boîte électronique au mur et y entre son code personnel.  Ceci fait, il retire la carte et l’empoche.

– Et voilà.  Fini les problèmes.

On cogne de nouveau à la porte.

– Bon sang.  Je n’aurai jamais la paix ici.  Comment est-ce que je pourrais dissuader les autres de vouloir s’installer dans ma chambre?

Une idée lui vient soudain.  Il ouvre sa valise et plutôt que de ranger son contenu, il le lance dans tous les coins de la pièce.  Puis, il ouvre quelques tiroirs du bureau.  Il en retire certains et les laisse d’autres ouvert.  Ensuite, il décroche à moitié les rideaux, défait les lits et envoie les couvertures par terre et débarque même les matelas de deux des quatre lits afin de faire le plus de bordel possible.  Après ce réaménagement éclair, Ricky contemple fièrement son œuvre.

– Et voilà.  Je défie quiconque d’avoir envie de passer deux jours dans une pareille soue à cochon.

Ricky se dirige vers la porte pour l’ouvrir afin que les passants n’aient qu’à jeter un œil dans cette pièce pour la bannir immédiatement de leur liste de chambre où s’installer.  Au moment où il ouvre, il se trouve nez à nez avec trois superbes jeunes demoiselles.  Il les reconnaît immédiatement : Ce sont les gagnantes de la toute première édition concours Canadian Talents.  Il s’agit du groupe High School Kitties composé de trois adolescentes qui ont des noms de scènes félins avec des costumes de scène sexy qui les invoquent.  La grande rousse se nomme Tigresse, la blonde se nomme Cougar et la troisième, une fille de race noire, se nomme évidemment Panthère.  Elles sont âgées respectivement de dix-sept, dix-huit et dix-neuf ans.

– Salut.  Lui dit Tigresse avec un grand sourire.  Est-ce qu’il y aurait de la place ici pour trois pauvres jeunes filles sans abri?

Wow.  Les trois belles filles de High School Kitties qui veulent partager sa chambre. Ricky ne croit pas la chance qu’il a.  Il vient pour les inviter à entrer mais les amies de Tigresse regardent la pièce avec dégoût.

– Ah non. Dit Panthère. Pas ici, c’est trop dégueulasse.
– Ouais, quel bordel.  Rajoute Cougar.

L’expression que prend Tigresse en parcourant la chambre du regard prouve qu’elle est tout à fait d’accord avec ses deux copines.

– Non-non. Dit Ricky.  Je vais tout arranger.  Je vais vous expliquer.  Vous allez rire.  C’est parce que…

D’une chambre voisine de l’autre côté du corridor, Gabriel, un beau jeune homme de dix-neuf ans au visage d’ange, blond aux cheveux longs, chanteur compositeur interprète, leur dit :

– Si ça peut vous dépanner les filles, J’ai trois lits de libre ici et tout est bien rangé.

Aussitôt, les trois filles se ruent vers la chambre de Gabriel en le remerciant. Ricky les suit dans le corridor en leur demandant de patienter quelques instants le temps qu’il puisse tout ranger mais elles l’ignorent complètement.  À peine entrées chez Gabriel, elles commencent à défaire leurs bagages et à s’installer.  Histoire de lui prouver leurs reconnaissances pour sa gentillesse, Tigresse et Panthère embrassent chacune une joue de Gabriel.  Sous ces attentions, son beau visage angélique arbore un grand sourire béat.

Voyant qu’il est trop tard pour faire quoi que ce soit pour retourner la situation en sa faveur, Ricky soupire autant de frustration que de découragement.  D’un pas lourd, il revient vers sa chambre.  En entrant par la porte qu’il a laissé ouverte, il a la surprise de voir les trois frères Brodeur du groupe Kute Kidz (âgés de douze, seize et dix-sept ans) qui vident joyeusement leurs sacs et valises de la même façon que Ricky, soit en lançant tout partout.  Jason, l’aîné du trio, s’adresse à Ricky tout en enregistrant sa carte et celle de ses frères dans la petite boîte de la serrure électronique.

– Salut.  C’est toi qui as arrangé la chambre de même?  C’est full cool, man.
– Ouais.  Rajoute Benjamin, le plus jeune.  D’la manière que t’as fait ça, on se sent vraiment à l’aise ici.  C’est génial.

Ricky laisse échapper un profond soupir, complètement découragé qu’il est par la tournure des événements.

Publié dans Chapitre 05 : Une dose de réalité | Laisser un commentaire

Chapitre 6 : Le plan du concert

Scoop termine tranquillement son souper au restaurant Chez Flavio, un établissement se spécialisant en mets italiens, situé en haut d’une rue en pente.  Placé à une table près de la fenêtre, il a une très belle vue de la région.   Il aime bien cet endroit qui possède le calme typique des vieux villages dont le seul côté moderne est constitué du Boulevard Camelot qui se trouve à être la principale artère commerciale dont le plus haut édifice ne dépasse pas quatre étages.  Cette ville qui est située entre une petite montagne et la rivière est beaucoup plus proche de la nature que les grandes villes où Scoop a passé sa vie.  De sa table, il peut voir le boulevard, les quartiers résidentiels, une partie de la basse ville touchée par les inondations ainsi que la rivière dont le niveau est, depuis, revenu à son niveau normal.

Selon ce que Scoop a apprit, le fondateur de cette ville, un certain Sir John Arthur Camelot serait venu ici sur un bateau nommé Providence au début du 19e siècle avec une poignée d’hommes d’équipage et leurs familles, tous de provenance variée, comme l’Angleterre, la France, la Belgique, l’Italie, l’Écosse et l’Irlande.  S’étant arrêté ici pour refaire provision d’eau à la source originant de la montagne, il aurait été charmé par l’endroit.  Il aurait alors dit «Nice river view.» (Belle vue de la rivière.)  Alors que ses hommes remplissaient les barriques d’eau, leur aurait fait part de sa décision de s’installer ici.  Cette décision a été adoptée par tous et bientôt ils se bâtirent ici leurs premières maisons.  Sir Camelot était tellement certain de sa décision de s’installer définitivement ici qu’il construisit sa maison sur cette montagne avec le bois de son bateau et les pierres de la région.  D’ailleurs, la poutre principale au centre de sa demeure n’est autre que le mat de son navire dont la moitié dépassant le toit était ornée de l’Union Jack, pavillon de son pays d’origine. De nos jours, sa maison est le Musée Camelot des Premiers Fondateurs et offre à ses visiteurs un historique assez détaillé des 150 premières années de Riverville.  Le drapeau original y repose sous verre et est exposé avec une panoplie d’articles et objets de l’époque.

À l’origine, la ville se nommait Riverview, mais la tendance nationaliste des années 1970, doublée du fait que presque plus personne ne parlait l’anglais de leurs ancêtres à ce moment-là due à un siècle de contrôle et d’éducation évangélique canadien-français, ont fait que la décision de rebaptiser l’endroit Riverville a été adoptée sans grande résistance de personne.

Scoop a été accueilli chaleureusement par Flaviano, le sympathique propriétaire du restaurant qui voit en lui un généreux sauveur altruiste.  Flaviano est d’autant plus reconnaissant que quelques membres de sa famille sont parmi les sinistrés de Riverville.  Aussi, c’est avec joie qu’il offre son repas sans frais à Scoop incluant un des meilleurs vins que sa cave puisse offrir.

Pour la première fois depuis très longtemps, Scoop est heureux.  Depuis son arrivée dans cette ville, il est traité avec respect et admiration.  Le Riverain, journal hebdomadaire de la région, lui a même consacré un long article (sans photo) et ne tarit pas d’éloges envers l’homme qu’ils connaissent sous le nom de Ed Goodguy, cet homme qui vient des grandes villes pour leur porter secours tout en mettant Riverville sur la carte.  C’est que depuis que le concert Riverstock a été annoncé, de partout arrivent des touristes voulant assister à l’événement.  Il y en a tellement qu’on ne sait plus où les loger.  Jan De Moor regrette même de ne pas pouvoir en profiter puisque ses hôtels sont remplis de sinistrés qui y logent gratuitement.  Hélas, les évincer au profit des touristes lui causerait de la mauvaise publicité.  Il peut au moins se consoler du fait que les touristes qui veulent de la bière n’ont surtout que de la De Moor à se mettre dans le gorgoton.  Ils ont le choix :  De Moor Lite, De Moor Dry, De Moor Ice, De Moor Blonde, De Moor Brune, De Moor Black, De Moor Spring faite avec l’eau de source du Mont Camelot, De Moor Old Stock, De Moor Classique, De Moor Extrême, sans oublier la De Moor Draft disponible en fut dans tous les bars et restaurants de la ville.

Tout en savourant une gorgée de cet excellent vin italien offert par la maison, Scoop sort un dossier de sa mallette.  Il l’ouvre et regarde le plan de l’horaire du concert.  Il y a quelques heures, il y a ajouté une petite description de chacun des artistes et groupes présent.  Ce dernier détail a été mis à l’intention de ceux parmi le comité qui seraient moins familiers avec les artistes en question.  Voici ce que ça donne :

————–

HORAIRE DU CONCERT RIVERSTOCK :

SAMEDI
20h00  Ciro de Poto
21h00  10W30
22h00  Rocky Mountain
23h00  Lick

DIMANCHE
00h00  Sweet Chicks
01h00  Krymsinz
02h00  Déviations
03h00  Raven
04h00  Bob Ghoul
05h00 –Entracte–
06h00  Réal Junior jr
07h00  Kute Kidz
08h00  Gabriel
09h00  Mangaboyz
10h00  Beau Tapage
11h00  Animalz
12h00 –Entracte–
13h00  Claudiana
14h00  Milton Jones
15h00  High School Kitties
16h00  Ricky Knight
17h00  Virginia
18h00  The Strolling Bones
19h00  Aline Dijon

*  *  *  *  *

Les artistes ont été placés sur la grille horaire en fonction de leur genre de musique et de leur public cible.  Par exemple, le premier soir on met des artistes dont la musique se prête plus à danser.  Puis, la nuit, ce sont les artistes plus sombres, plus gothiques.  Le matin, ce sont ceux qui plaisent le plus aux jeunes adolescents.  Dans l’après-midi ce sont les artistes plus classiques avant de revenir vers la jeunesse pour enfin terminer avec les grosses pointures, ceux qui sont les plus aimés de la planète.  Voici la description qu’en fait Scoop sur le communiqué de presse :

DESCRIPTION DES ARTISTES PAR ORDRE D’APPARITION SUR SCÈNE :

– CIRO DE POTO
D’origine italienne, Ciro est tombé en amour avec le Québec lors d’une visite ici il y a huit ans.  Se sentant plus comme un québécois dans l’âme qu’un italien, il a demandé et obtenu sa citoyenneté canadienne.  D’abord chanteur de charme sans grand succès, il a commencé à être vraiment populaire il y a quatre ans lorsqu’il a repris la musique d’un succès de 1983 tout en en changeant l’air et les paroles.  Tous ses autres hits suivants utilisèrent la même formule. Ciro, en plus d’être le premier à se produire, sera l’animateur du concert pendant les 24 heures qu’il durera.

– 10W30
Groupe rap composé de trois jeunes noirs fils d’immigrants montréalais qui chantent les préoccupations des jeunes noirs fils d’immigrants montréalais.

– ROCKY MOUNTAIN
Un ex mountie (police montée) de l’Ouest canadien reconverti dans la chanson.  Son beau physique de charmeur lui procure autant de popularité, sinon plus, que sa voix.  Il fait fureur actuellement avec sa chanson I always get my woman.  Comme avec tous les beaux chanteurs célibataires, il y a des rumeurs à son sujet comme quoi il serait gai.

– LICK
Groupe bilingue composé d’un homme et deux femmes, tous trois blonds aux cheveux longs.  L’homme est dans le civil un couturier qui possède sa propre maison de vêtements nommée Hot Couture.  Le succès du groupe est en partie dû aux costumes à la fois chic et sexy qu’ils portent et qui sont les créations originales du chanteur.
1- Suede : Chanteur et guitariste. Grand, mince, athlétique et musclé.  Belle voix forte.
2- Leather : Choriste.  Guitare, basse, saxophone.  S’habille presque toujours en cuir.  D’origine allemande, naturalisée canadienne.
3- Lace : Choriste.  Synthétiseurs.  Porte presque toujours de la dentelle.
Des rumeurs veulent qu’il s’agisse d’un ménage à trois, ce qu’aucun des membres du groupe ne confirme, ni ne nie.

– SWEET CHICKS
Groupe américain composé de 6 jeunes femmes belles et sexy.  Chacune a sur scène un look dans lesquelles on les voit exercer un métier peu ouvert aux femmes.  Il y a :
1- Melissa avec son habit de policière avec à la ceinture matraque et menottes.
2- Julia l’ouvrière, avec ses bottes, casques de construction et camisole.
3- Sandra la cadre supérieure, look de chef d’entreprise, attaché-case, cellulaire, lunettes.
4- Barbara la soldate, cheveux courts, habits d’armée, couteaux et armes.
5- Monica la lutteuse, sexy mais musclée avec un costume tout en cuir.
6- Brenda la pompière, spécialiste en gestes suggestifs sur scène avec son boyau d’arrosage.
Toutes sont bien sûr beaucoup plus sexy que ne le seraient des femmes exerçant vraiment ces métiers.  Un pur produit de l’industrie musicale.

– KRYMSINZ
Fut un chanteur raté d’un groupe de garage qui ne décollait pas, jusqu’à ce qu’il lui vienne l’idée de reprendre, moderniser et pousser à son paroxysme les concepts crées par Alice Cooper et Marilyn Manson.

– DÉVIATIONS
Groupe punk dont les membres s’amusent à se travestir sur scène.  Leur côté provocateur leur a assuré le succès dans les circuits undergrounds durant près de 20 ans.

– RAVEN
Chanteuse de 19 ans toute de noir vêtue au look néo-gothique, s’amusant à jouer à la mystérieuse.  Ses chansons sont empreintes de macabreries et de sorcellerie.   Son animal fétiche est le corbeau dont l’image est omniprésente sur son album et dans ses vidéos.

– BOB GHOUL
Chanteur au look macabre ayant l’allure d’un mort vivant. Pour les moins connaisseurs, sa voix lorsqu’il chante est décrite comme étant «un rot ininterrompu».

–ENTRACTE–

– RÉAL JUNIOR jr
Chanteur, animateur de radio et humoriste qui s’est bâti une longue carrière en parodiant les succès des autres artistes.  Il a commencé à se faire remarquer avec son second album où il a fait un pot-pourri de parodies des plus grands succès de Mike L. Jaxxon.  Son père, Réal Junior senior, fut un grand humoriste à l’époque des cabarets, avec le duo Réal et Denise.

– GABRIEL
Jeune homme dont le visage évoque l’ange dont il porte le nom.  À dix-neuf ans, c’est un génie de la guitare avec une voix très forte pour son âge.  Il a réalisé presque à lui tout seul son premier album, paroles, musique, mixage, etc.

– KUTE KIDZ
Trois jeunes frères musiciens et chanteurs, blonds au cheveux longs.
1- Jason Brodeur, 17 ans
2- Nick (Nicolas) Brodeur, 16 ans
3- Benjamin Brodeur-Tremblay, 12 ans
Ce groupe s’adresse surtout à un public de jeunes filles et adolescentes.

– MANGABOYZ
Groupe composé de 2 hommes et 3 femmes arborant un look s’apparentant aux dessins animés japonais, incluant les coiffures de forme étranges et de couleurs non naturelles.  Tous les vidéos de ce groupe sont d’ailleurs des dessins animés. À noter que tous les membres de ce groupe issu d’Edmonton sont caucasiens.  Aucun n’a de racine tant soit peu asiatique.

– BEAU TAPAGE
Groupe québécois crée dans les années 70, dont les quatre membres connaissent aussi beaucoup de succès en solo.  Ils se réunissent une fois de temps en temps, histoire de sortir un nouvel album, ou bien pour des événements spéciaux, comme le concert RiverStock.

– ANIMALZ
Groupe de rap composé de trois blancs.  Leurs chansons prônent l’anarchie avec humour mais leurs vidéos incitent au vandalisme urbain.

–ENTRACTE–

– CLAUDIANA
Chanteuse de blues et de country très populaire, qui s’est d’abord fait connaître en remportant le premier prix du Festival de la chanson de Granby.  Son passé parsemé d’embûches et de tragédies est la source principale d’inspiration pour ses chansons, ce qui lui réussit très bien.

– MILTON JONES
Auteur compositeur (pianiste) interprète d’Angleterre.  40 ans de métier.  Reconnu autant pour son talent que pour ses costumes de scènes excentriques.

– HIGH SCHOOL KITTIES
Trio de chanteuses adolescentes avec des noms de grands félins et portant des costumes de scène qui les évoquent.
1- Tigresse : Grande rousse de 17 ans.
2- Cougar : Blonde de 18 ans.
3- Panthère : Née au Québec, de parents d’origine haïtienne,  19 ans.

– RICKY KNIGHT
Fils d’un ex chanteur New Wave, ce chanteur et guitariste a surtout du succès auprès des jeunes filles et adolescentes.

– VIRGINIA
Fut autrefois la chanteuse la plus populaire de la planète mais quelques scandales issus de sa vie privée lui ont fait perdre des points.  A été mariée quelques mois à l’acteur Shaun Pencil avant un divorce fortement médiatisé.  On lui prête beaucoup d’amants plus jeunes qu’elle.  Elle se serait cependant beaucoup assagie depuis la naissance de sa fille Fatima qu’elle aurait eue par insémination artificielle. (Selon rumeurs, le donneur serait un ami gai.)  En tournée au Canada, elle a accepté de rajouter le RiverStock à son horaire.

– THE STROLLING BONES
Originaires d’Angleterre, ils sont un des tous premiers groupes rock des années 1960.  Ils ont survécu à toutes les modes et toutes les tendances en s’en tenant au bon vieux rock, ce qui leurs a assuré près d’un demi-siècle de succès quasi ininterrompu.  Quoi que sexagénaires avancés, ils n’ont rien perdu de leur fougue sur scène.  Un concert annulé en raison d’un incendie à l’auditorium où ils devaient se produire leur a permis d’accepter d’être du RiverStock.

– ALINE DIJON
Originaire de Ste-Antoinette-du-Ouaouaron (Québec) et chanteuse depuis plus de 25 ans, son immense talent, son bilinguisme, sa gentillesse, sa simplicité et l’absence de scandale dans sa vie ont fait d’elle l’artiste la plus populaire de la planète, détrônant Virginia qui occupait autrefois cette place.  Est mariée à Raynald Angelo, son gérant de vingt-sept ans son ainé qui a toujours été son seul et unique amour.

—————

Scoop est satisfait de l’arrangement de l’horaire.  Plus tard, il remettra cette liste à une des secrétaires du comité afin qu’elle soit retapée et distribué.  En refermant la chemise à dossier, Scoop voit le jeune Ricky Knight entrer dans le restaurant.

– Tiens, v’là le fils de l’autre. Se dit-il en remettant le dossier dans la mallette.  Ça tombe bien, j’étais à court de laxatif.

Une idée lui vient en tête. Et si il utilisait Ricky afin de lui soutirer des renseignements au sujet de son père?  Qui sait, ça pourrait toujours lui servir dans son désir de vengeance.  Il regarde en direction du jeune homme.  Il lui fait signe et l’invite à venir le rejoindre à sa table. Ricky le voit. D’abord intrigué parce qu’il ne reconnait pas l’homme, il se rapproche néanmoins.  Scoop l’accueille gentiment.

– Tiens, si c’est pas le fameux Ricky Knight. Ca va? Je suis Ed Goodguy.
– Oh! C’est vous, le fameux créateur de ce concert. J’vous reconnais, c’est vous qui vous nous avez accueilli quand on est arrivé en ville.

Pas tres physionomiste, ce petit.  Il ne se souvient même pas que c’est également Scoop qui l’a identifié auprès de l’employé de l’auberge. En prenant place à table, Ricky dit:

– En tout cas, je me dois de vous féliciter.
– Bah, c’est normal.  J’ai vu que ces gens étaient dans le besoin et…
– Non, pas pour ça, interrompt Ricky.  Pour avoir eu la clairvoyance de m’inviter.  J’veux dire, y’en a qui pensent que parce que je suis nouveau dans le métier, ça voudrait dire que j’ai nécessairement moins de talent que les autres.  Heureusement qu’il y a du monde comme vous qui sont capable de juger un artiste à sa vraie valeur.

À première vue, le succès semble avoir monté à la tête de Ricky Knight.  Passer si vite de parfait inconnu à grande vedette a parfois tendance à faire ça aux artistes.  Seulement voilà, c’est juste un air qu’il se donne.  Mal influencé par ses premiers contact avec les artistes à l’auberge, Ricky a constaté que plus un artiste est arrogant et sur de lui, plus il est respecté.  À l’opposé, plus il est gentil et conciliant et plus il est victime.  Or, victime, Ricky n’est que ça depuis son arrivée à l’auberge.  Aussi, il a eu l’idée d’agir en vraie star: Égocentrique, prétentieux, narcissique. Si seulement Ricky connaissait la vraie raison qui fait que Ed / Scoop l’a invité au concert, son ego se dégonflerait, et pas à peu près.

– Comme ça, demande Scoop, tu crois être aussi bon que les autres artistes invités?  Milton Jones, les Strolling Bones, Aline Dijon…?
– C’t’évident. Même que dans certains cas il est indéniable que je suis meilleur.
– Oh?  Dans quels cas en particulier?
– Ben… Prenons par exemple le groupe Lick et son chanteur, là, Suede.  Comment ça se fait qu’il ne s’est pas encore rendu compte que les cheveux longs chez les hommes, ça ne se porte plus depuis une éternité?  J’veux dire, pour un gars qui se vante d’être à l’avant-garde de la mode, ça fait dur.  Et puis, il y a cet espèce de clown, là, Réal Junior jr.  Veux-tu ben m’dire c’est quoi son talent à part savoir jouer de l’accordéon et avoir un look ridicule?  Ces lunettes, cette barbe de trois jours permanente, ces longs cheveux frisés…  Et tout ce qu’il sait faire, c’est de la parodie.  C’est même pas un vrai chanteur, c’est un humoriste et un animateur de radio.  Si ce n’était pas des vrais artistes comme moi qui lui fournissent des hits à parodier, ce gars là ne serait rien du tout.
– Es-tu en train de me dire qu’il t’a approché pour faire une parodie de Déjà Vu?  Demande Scoop, toujours à l’affut d’un scoop.
– Non mais ce serait son genre.  Toujours en train de vivre du succès des autres.  Tu parles d’un parasite.  Et on peut en dire autant de Ciro de Poto.  Le gars n’a jamais été foutu de faire un seul hit sur une musique originale, il faut toujours qu’il reprenne celle d’un succès des années 70, 80 et 90.  C’est facile d’avoir du succès dans de telles conditions.  Voilà un gars qui s’est bien adapté à l’ère du recyclage.

Sur ces mots, Ricky se tourne et s’adresse au garçon de table qui vient d’arriver à leur table.

– Amène-moi une pizza pepperoni fromage de 10 pouces, extra fromage,  et grouille-toi si tu veux un bon pourboire.

N’étant pas naturel dans ce rôle qu’il se donne, Ricky a du mal à jauger la limite entre la confiance en soi et l’impertinence.  Soop lui dit :

– La politesse n’est vraiment pas ton fort, hein?  Demander gentiment plutôt qu’ordonner, ça ne t’es jamais venu à l’idée?
– Et pourquoi je ferais ça?  Je suis jeune, beau, talentueux, populaire et j’ai de l’argent.  Je ne suis plus un loser alors voulez-vous ben m’dire pourquoi est-ce que je continuerais d’agir comme tel?  J’veux dire, quand tu l’as, l’affaire, pourquoi est-ce que tu t’empêcherais de t’en servir, t’sais?

Scoop sourit.  Il reconnaît bien là l’arrogance naïve de la jeunesse en nouvelle richesse.  Ce Knight Junior aurait bien besoin qu’on lui remette les pendules à l’heure.  Scoop ne sera que trop heureux de le faire.

– Bah!  Dans le fond tu as raison. Dit Scoop.  Tu es aussi bien de profiter de ta gloire pendant que tu l’as encore.
– Comment ça, pendant que je l’ai encore?   Mais c’est pas fini, c’est rien qu’un début. Le vrai Ricky, on l’a pas encore vu.   Ma carrière commence à peine.
– Ah, tu crois ça toi?  Eh bien sache qu’en vingt-cinq ans de métier j’en ai vu par centaines des petites vedettes comme toi qui pensaient que ce qu’ils vivaient durerait éternellement.  Laisse-moi te dire qu’ils se sont cassé la gueule tellement vite qu’ils n’ont pas vu venir le coup. Tu veux savoir ce que te réserve ton avenir?  Je vais te le dire, moi.

Ricky semble plus attentif aux paroles de Scoop.  Ce dernier commence son évaluation :

– D’abord, regardons un peu ta carrière jusqu’à maintenant.  Tu as eu un succès instantané pour lequel tu n’as eu aucun mérite car tu n’as fait que reprendre un vieux hit qui avait déjà conquis le public bien avant que tu naisses. Vrai ou faux?
– Ben euh… Ouais, mais…
– Donc, ce n’est pas toi qui a fait connaitre ta première chanson, c’est ta première chanson qui t’a fait connaître.  Maintenant arrive le moment de vérité sous la forme du second extrait de ton album.  Le second extrait, c’est mortel pour beaucoup d’artistes parce que les gens t’ont associé et t’associeront toujours à ta première chanson.  Si la seconde ressemble trop à la première, on dira que tu es incapable de te renouveler et ta popularité va tomber.  D’un autre côté, si elle est trop différente, les gens qui t’aimaient pour ton premier hit ne te reconnaîtront plus dans le second et là encore tu vas y perdre.  Ensuite, il y aura peut-être un 3e extrait de ton album, probablement une ballade pour faire changement et reconquérir les cœurs féminins, mais celui-là n’aura même pas le temps voir le jour si ton second extrait se plante.
– Woah, minute.  Réplique Ricky.  Les trois semaines promotionnelles de ma nouvelle chanson viennent tout juste de se terminer, il est encore trop tôt pour la juger.
– C’est vrai mais que tu en ais deux ou trois, des extraits, ça ne change rien. La popularité de ton premier album sera chose du passé lorsqu’on sera rendu à l’automne.  À ce moment là, tu retourneras en studio et on te fera probablement enregistrer un album de chansons de Noël pendant que le public se souvient encore de toi.  Cet album se fera surtout acheter par des parents qui ne savent pas trop quoi offrir à leurs filles et qui se souviennent les avoir déjà entendu t’écouter cet été.  Au début de l’été prochain, tu sortiras ton troisième album.  Celui-là passera totalement inaperçu et son seul extrait ne dépassera pas les trois semaines de diffusion promotionnelle.  Après ça, plus personne ne se souviendra de ton nom si ce n’est comme sujet de blagues et quiconque sera surpris à posséder un objet ayant rapport à Ricky Knight sera la risée de son entourage.
– Ben voyons donc…  Ça ne se passera pas comme ça.
– C’est un pattern classique mon gars.  Seuls ceux qui ont un réel talent peuvent espérer y échapper, et ce n’est pas ton cas.  La seule chose que tu peux faire pour sauver ta carrière et t’assurer de toujours être une star est de faire comme James Dean.
– C’est qui lui?

D’abord surpris que le jeune homme en face de lui n’ait jamais entendu parler de James Dean, Scoop se ravise.  Il l’a toujours dit : Les jeunes, ça n’a aucune culture.  En voilà une preuve de plus.

–  James Dean était un jeune acteur américain qui s’est tué en auto au début de sa carrière, ce qui en a fait une icone du cinéma américain.  C’est pour ça que je dis que tu devrais faire comme lui.
–  Jouer dans des films?
– Non : Aller te faire tuer pendant que tu es encore populaire.  Tu es condamné au déclin, c’est inévitable.  Tous les signes sont là.  En plus, il est évident que tu ne survivras pas à ta descente.
– Qu’est-ce qui te fais dire ça?
– On n’a qu’à regarder comment tu te comportes en ce moment pour voir que tu ne t’en remettras jamais lorsque tu deviendras un has been.  Je ne peux pas compter combien de personnes j’ai vu suivre le même chemin que toi et qui sont sombrés dans la drogue et l’alcool une fois leur popularité terminée.  Sans revenus stables, ils ont eu recours à la vente de drogue ou au vol ce qui leur a valu de la prison.  Certain en désespoir d’argent et histoire de mousser le peu de popularité qu’il leur reste acceptent de jouer dans un film érotique de 3e ordre quand ce n’est pas carrément un porno tourné par un producteur minable qui espère que le nom de cette ex-vedette sur l’affiche du film lui attirera la curiosité des spectateurs et que ça lui fera vendre quelques cassettes de plus.  Enfin, il n’est pas rare que les ex vedettes soient retrouvées mortes, soit par suicide soit par overdose accidentelle quand ce n’est pas les…

Scoop doit s’interrompre car Ricky est plié en deux tellement il rit de cette prédiction.

– HA! HA! HA!  Des films pornos.  Elle est bonne celle là.  Remarque que ce n’est pas une mauvaise idée comme plan de carrière.  Tu baises tout plein de belles filles et tu es payé pour ça.  Qui peut trouver une job plus géniale?  Et puis, je suis quand même plus beau que Ron Jeremy.

Scoop voit bien que c’est inutile d’en dire plus.  Ricky est trop imbu de lui-même pour pouvoir (ou bien vouloir) voir le sérieux de ses dires.  Scoop est déçu que ses prédictions n’ont pas réussi à faire déchanter le jeune chanteur mais il ne s’en formalise pas trop.  De toutes façons, il sait que le temps lui donnera raison bien assez tôt.  Sur ces pensées arrive le garçon de table avec la pizza.

– Ah.  Y’était temps.  S’exclame Ricky.

Avec ce manque de retenue caractéristique à cette nouvelle personnalité qu’il essaye de se donner, il s’empare d’une pointe de pizza avant même que le garçon n’ait posé l’assiette sur la table.  N’importe quel crétin se douterait qu’une pizza fumante sortant à peine du four est extrêmement chaude mais voilà, Ricky Knight n’est pas n’importe quel crétin.  Il se met gloutonnement la pointe dans la bouche et la mord à pleines dents.  Il ressent aussitôt le choc d’une terrible sensation de brûlure dans la bouche.  Il recrache promptement sa bouchée qui atterrit aux pieds du serveur.  Ce réflexe est aussi dégoûtant qu’inutile car bien qu’il ait expulsé de sa bouche la pâte et le pepperoni, le fromage lui est resté collé au palais. Ricky se lève en hurlant sous la douleur causée par le mozzarella brûlant qui persiste à lui faire bouillir cruellement le haut de la bouche. Et le voilà qui saute partout comme un lapin qui se serait coincé les parties intimes dans une trappe à souris.  Il court vers une table voisine où dîne un vieux couple et il s’empare du pichet d’eau glacée qu’ils ont à leur table.  Comme s’il voulait faire cul sec, il se colle le pichet aux lèvres, ouvre grand la bouche, s’envoie violemment la tête et le pichet par en arrière.  Il se vide entièrement sur la gueule eau et glaçons, la bouche béante ouverte, éclaboussant tout ce qui se trouve à un rayon de deux mètres de lui.  La giclée d’eau glacée étouffe la brûlure ainsi que Ricky lui-même.  Le voilà qui se met à tousser sans bon sens ce qui, avec ses cheveux et son chandail maintenant tout mouillés, lui donne l’air d’un rescapé de noyade.  Dans un restaurant en haut d’une montagne, faut le faire.

Humilié, colérique et le palais douloureux, le jeune homme se tourne vers Scoop qu’il pointe d’un doigt accusateur.

– Tout ça c’est de votre faute.  Je ne serais pas ici en ce moment si ce n’était pas de votre stupide concert.  Si jamais ma voix est endommagée à cause de ça, vous allez entendre parler des avocats de mon père.

Puis d’un pas furieux, il sort du restaurant.  Ricky réalise lui-même qu’il y est allé un peu fort.  C’est juste que les sept heures qui se sont écoulées depuis son arrivée à Riverville n’ont vraiment pas été les meilleures de sa vie.  Se faire presque interdire l’accès à l’auberge par un préposé qui ne le reconnaissait pas, se faire expulser de sa première chambre, se faire piquer sous son nez trois très désirables colocataires, se faire envahir par trois autres dont il aurait très bien pu se passer, se faire juger comme étant un sans talent par l’organisateur du concert, se brûler la bouche, faire un fou de lui et se mouiller les vêtements devant toute la clientèle du restaurant.  Et surtout, sa tentative ratée d’améliorer son sort en essayant d’agir comme une vedette.  Pourquoi est-ce qu’avoir un comportement arrogant semble assurer le succès aux autres alors que ça ne donne rien de bon avec lui?

Quant à Scoop, sa bonne humeur a également disparu.  Des menaces de poursuites, il en a eu plusieurs dizaines en plus de vingt ans de journalisme et il a appris avec le temps à ne plus trop y porter attention.  Cette dernière qu’il vient d’avoir a beau être sans fondement sérieux, elle provient du fils de celui qui a intenté la première poursuite contre Scoop, celle qui a ruiné sa carrière.  Il ne l’apprécie vraiment pas.  Cela ne fait que renforcer son désir de vengeance.  Scoop est plus déterminé que jamais de faire payer la famille Knight, Chevalier, ou peu importe leur nom, pour toutes les humiliations qu’ils lui ont fait subir.

Publié dans Chapitre 06 : Le plan du concert. | Tagué | Laisser un commentaire